lundi 8 novembre 2010

Mon CV dans ta gueule

C'est rare et pourtant il m'arrive de lire des romans récents. Justement, aujourd'hui que Houellebecq peut pavoiser avec son Goncourt, je suis en train de lire un bouquin qui a une dizaine d'années, et dont l'auteur a disparu de la circulation depuis. Mauvais signe. Mais ne commençons pas à trouver des raisons de préjuger :!

J'ai entendu parler de ce bouquin par celui qui était, à l'époque, le responsable littéraire de l'auteur chez son éditeur. Complètement pas hasard donc. Le titre aussi pourrait justifier de tomber dessus par hasard lors de la recherche d'un manuel technique pour écrire un CV. Le titre est fait pour accrocher le lecteur en recherche d'emploi qui aurait besoin d'un exutoire. Là, vu comme ça, c'est du bon marketing, mais voyons sérieusement ce que ce roman format standard (200 et quelques pages) a dans les folios.

Incipit (prologue) pas du tout (mais vraiment pas) convaincant. Le narrateur est à l'asile, procédé introductif bateau pour nous embarquer dans un flashback sur un rythme narratif très tiré par les cheveux, et sur un style très désinvolte-puérile. Personnellement, si je lis ce début de roman sans me fier à McLuhan (69) ou FMF (99), je l'écarte directement et définitivement de ma vue.

Admettons. L'éditeur a aimé ce démarrage, ou n'y a pas vu de problème rédhibitoire. Page 69 (début du chapitre 5/13) le style n'est malheureusement pas plus intéressant. C'est du "easy reading", phrases courtes, phases narratives au fil de la pensée du héros. Ca ferait penser à quelqu'un de bavard, qui parle, qui parle et qui ne réfléchit jamais. Il est pourtant question d'une histoire d'amour page 69. Mais rien ne suscite notre intérêt pour elle ou pour un autre élément de l'histoire.

Bon, peut-être que je suis méchant aujourd'hui. Houellebecq a eu le goncourt alors que je trouve que son talent est plus dans le marketing de sa personne et de sa production, que dans son écriture. Oui, après tout c'est exactement ça le goncourt, et il faut avouer que Houellebecq il fait référence pour ces histoires de narrateurs introvertis et énervés dans leur frustration (pour le moins) socio-professionnelle. Extension du domaine de la lutte ou les Particules élémentaires (ces 2 là m'ont suffit) ne sont pas des chefs d'œuvre mais on est à un autre niveau d'écriture qu'Alain Weg-machin.
Alors disons que le concept de la deuxième chance pour la page 114 n'a pas vraiment de sens. Le style "new age" langage parlé couché à la va vite n'a quasi aucune chance de changer, cependant, qui sait, l'auteur change peut-être de style à mesure que son histoire s'étoffe et se développe... Page 114 donc. L'avantage c'est qu'on touche au sujet du roman (enfin ! on entre quand même dans la 2e moitié, chapitre 9/13) et cette page nous montre qu'on n'est pas beaucoup avancés par rapport au pitch de l'éditeur en 4e de couv'. Pour le reste, le style est toujours aussi indigent, le dialogue entre le narrateur et son (seul) ami complètement insipide. Bouarf.

Conclusion ? Les romans vraiment mauvais ne font jamais illusion, ni à la première, ni à la 69ème page. C'est comme pour les films : si la première bobine (les 10 premières minutes) n'est pas intéressante, il y a extrêmement peu de chance que ça s'améliore. Pour quelqu'un comme moi qui est attaché à la personnalité qu'un auteur va traduire dans un style, ce genre de rédaction pleine d'un enthousiasme gentillet qui joue avec des gros mots (violence, cynisme, humour noir, critique sociale) c'est du pipi de chat. Je pense que les gens qui sont impressionnés par ça ont de sacrés goûts de chiotte et qu'ils doivent regretter que Marc Levy n'ait pas un peu plus industrialisé son process avec un atelier de nègres.

Full disclosure : j'écris ceci une fois arrivé à la page 150. Donc mon recul est nettement plus important qu'à la simple lecture des pages citées. Donc ce post est plus une critique en bonne et due forme qu'un "test d'achat". Mais ce test proprement effectué m'aurait évité de perdre mon temps à lire ce truc. Après, bon, je dois être dans ce contexte de "sur-disponibilité intellectuelle" (travail, vie répétitifs, pas de stimulation des neurones), une situation certainement trop courante chez les gens et qui se rapproche de ce que Desproges décrivait dans sa chronique de la haine ordinaire Baffrons.
Ce qui est paradoxal c'est que je vais certainement finir ce livre (EDIT: c'est fait) alors que je trouve ça très faible. Pourquoi ? "Easy reading", tout s'enchaine (ou plutôt se dévide) très vite et il y a un vague suspense morbide dans le fond de l'histoire. Inutile de dire que par rapport au pitch qui me laissait espérer un trip virulent genre American Psycho, avec peut-être un style trop franchouilleux, je suis remonté. Non, ça ne manque pas seulement d'ambition, ça manque de talent.

jeudi 30 septembre 2010

Test de la page 99

J'apprends aujourd'hui qu'avant Marshall McLuhan, Ford Madox Ford (qui n'est pas mort à 99 mais 63 ans) avait lui proposé l'idée du test de la page 99. L'article en lien résume très bien la logique et l'intérêt du test.

Il n'est pas question de débattre de quelle page est la plus pertinente pour ce sondage de lecture : 69, 99... 114, l'idée générale est là. De même que chacun a sa propre personnalité, sa propre expérience et ses propres attentes de lecteur, chacun peut avoir son numéro fétiche pour sonder une lecture potentielle. Disons qu'entre 69 et 99 toutes les pages peuvent remplir le même office, et d'ailleurs entre deux éditions d'un même livre la page 69 et la page 99 peuvent très bien correspondre au même passage de l'intrigue.

mercredi 15 septembre 2010

Millénium 3 : The Girl who kicked the Hornets' Nest

Mon approche du test de la page 69 sur le tome 2 de Millénium n'était pas complètement objective. J'étais déjà bien avancé dans la lecture et comme la trame y est beaucoup plus décousue que dans le premier tome, j'étais assez déçu. OK, le tome 1 n'était pas un chef d'œuvre, simplement un très bon thriller faisant de l'original avec des éléments éculés du polar. Ce qui est déjà en soi un tour de force. Stieg Larsson écrivait ça pour le plaisir, et si son héros (voire son style) est plus fadasse que chez James Ellroy, l'intrigue, elle, n'avait rien à envier aux spécialistes du genre.

Bref le tome 2 est largement en dessous. La trame est transparente, Stieg Larsson fait mine de la compliquer en multipliant les niveaux de narration (Blomkvist, Salander, le staff de Millénium, le staff de la police, le grand méchant blond, les vieilles connaissances de Salander...), ce qui n'est déjà malheureusement pas magistral, et surtout en diluant une action qui recourt à la violence plus souvent que le suspens ne le demandait. Le test de la page 69 en était révélateur : celui qui ne cherche qu'une lecture facile n'y trouvait rien à redire. Le lecteur plus critique pouvait y déceler des raisons d'éviter de perdre son temps.

Et puis tout est résumé dans le premier chapitre du tome 3 que je vais maintenant tester sans autre a priori.

Petite déception, pas de prologue appétissant cette fois-ci mais une plate continuité avec la fin du tome 2. Autant Stieg Larsson paraissait aimer jouer avec les ellipses, autant cette approche ressemble à de la paresse. L'incipit est donc loin d'intriguer autant que dans les deux précédents volumes. De plus on a droit au point de vue d'un chirurgien urgentiste qui ne nous fait certainement pas avancer plus loin dans ce que sera le cœur de l'intrigue de cette dernière aventure. Le titre original, bien rendu dans la traduction française, La Reine dans le palais des courants d'air (une traduction littérale de l'original serait "Le château en Espagne qui a été rasé"), est nettement plus engageant que ce début d'intrigue complètement quelconque.

Mais nous savons bien que, pas plus qu'aux quatrième de couv', il ne faut pas se fier aux débuts de roman. La page 69 (fin du chapitre 3 - partie I) comporte des éléments standard d'un polar. L'action est induite dans les deux passages de la page : le rythme de la narration est bon. Rien de très intriguant (heureusement d'ailleurs, sinon il y aurait risque de spoiler), mais on semble être dans le bon tempo.

La page 114 (partie I toujours, milieu du chapitre 5 sur 7) vient-elle confirmer cette impression ? On tombe sur un passage laissant supposer que l'intrigue se tourne largement vers une histoire d'espionnage, ou plus précisément une enquête sur les services spéciaux suédois, comme le passé de Zalachenko le laissait imaginer. Le côté mystérieux est là en tout cas dans une déclinaison très films de complots des 70s avec "révélations sur des pouvoirs occultes".

En ce qui concerne mon expérience de lecteur la matière a l'air d’être là mais rien de très enthousiasmant. Lassitude après un premier tome mieux ficelé ? Lassitude pour ces 2 héros finalement très sommaires donc peu attachants ? Ou est-ce juste que la maitrise romanesque et le style ne prennent pas le relai de la curiosité sur la durée ? En tout cas tout ça me semble moins original.
Verdict sur la valeur du test des pages 69-114 à la fin de ce dernier pavé de la trilogie Millénium.

EDIT 23/9 : Ce tome 3 était finalement le meilleur (et le plus long d'ailleurs) malgré le fait que le suspens est relativement limité (nos héros ont assez vite, et de plus en plus, de l'emprise sur l'histoire). Quelques surprises ajoutent une grosse dose d'action mais l'essentiel se lit comme une enquête passionnante : ce n'est pas la conclusion qui nous intéresse mais les détails pour comprendre l'engrenage caché derrière des manifestations dramatiques. Le tome 2 était lui assez anecdotique.

mardi 7 septembre 2010

Millénium 2 : The Girl Who Played with Fire

Même en s'approchant du titre original - La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette - les marketeux anglais ont trahi l'auteur. L'image est pourtant précise et apparaît dès les premières pages. Cet incipit démarre d'ailleurs sur les chapeaux de roue puisque l'héroïne s'y trouve dans une très mauvaise posture qui nous ramène aux moments les plus tendus du tome 1. Mais...

Mais, en réalité, ce tome 2 ne démarre pas avant le premier quart, ce qui fait tout de même plus de 180 pages sur 700+. Déjà le tome 1 était lent à démarrer, il fallait se goinfrer les 60 premières pages (sur 550 dans mon édition anglaise) avant que l'intrigue ne démarre. Dans ce tome 2 c'est d'autant plus long qu'il n'y a plus aucun effet de surprise lorsque le gentil récit journalistique se prend une grenade à fragmentation dans la face. Certes l'auteur nous concocte un petit mystère qui débouche sur une enquête méthodique, finement découpée, mais servie sur un rythme tiédasse, un peu laborieuse vu les infos qu'on a déjà accumulées depuis le début du roman.

La page 69 tombe donc en plein dans le ventre mou proéminent du roman. Permet-elle au lecteur-échantillonneur, donc avare de son temps, de se faire une bonne idée de ce qui l'attendrait ? Nous sommes à la fin de la partie 1 (chapitre 3). Soit dit en passant l'auteur choisit comme gradation dans le titre de ses parties des équations mathématiques sommaires progressivement plus "complexes". Puéril et faiblard puisqu'il nous dit dès la première partie que Salander s'intéresse à démontrer le théorème de Fermat.
Nous sommes dans les Antilles et une grosse tempête arrive. Gros temps donc et gros suspense météorologique. Superficiellement il y a de l'action et on peut se laisser bluffer (Stieg Larsson avait peut-être réfléchi à proposer un peu d'action entre les pages 60 et 80...) mais à y réfléchir d'un peu plus près, il n'y a pas cet élément exogène un peu mystérieux, ce côté oreille qui traine pour prendre la conversation en route. L'action est nue au milieu d'un décor dont font partie les personnages autour de Salander.

A la page 114 le roman n'est toujours pas lancé, est-ce que l'impression générale à ce point diffère de ce qu'on peut trouver (superficiellement ou pas) à la page 69 ? Nous sommes au milieu du chapitre 5 et en pleine exposition de l'enquête sur les réseaux de prostitution. Rien à dire, autant la page 69 montre qu'on s'égare un peu sous les tropiques pour commencer, autant le ton de l'histoire est parfaitement donné page 114. Ceux qui trouvaient le tome 1 trop violent comprendront qu'ils feraient mieux de passer leur chemin. Ceux qui réfléchissent un peu se diront qu'il n'y a pas grand chose à écrire de neuf dans un contexte policier sur la prostitution. Réseaux donc maffia, donc violence, hommes politiques et haut fonctionnaires impliqués qui étouffent les affaires en jouant double-jeu... Bref, le style et la mécanique narrative ont intérêt à être à la hauteur. Quand je pense que certains ont du se goinfrer ça dans la traduction française lourdingue car bâclée pour des impératifs commerciaux...

Millénium 2 a l'air moins original que le premier tome, moins resserré dans son intrigue aussi. Ceci dit, pour en avoir lu plus de la moitié déjà, je dois dire que la mécanique fonctionne. C'est dû en grande partie à l'enquête policière avec sa ribambelle de personnages, un peu manichéens certes mais qui permettent de prendre un peu le large d'avec le pâlichon Blomkvist et son équipe de boy-scouts. Tout ça n'est pas magistral, mais on continue à consommer en client fidèle.

jeudi 26 août 2010

Millennium 1

Maintenant que les trois tomes adaptés sont sortis au cinéma en France, et qu'on parle de l'adaptation US de ce best-seller surprise (?) de ces dernières années, je vais pouvoir me pencher dessus.

L'auteur est suédois (Stieg Larsson 1954-2004) mais la traduction française me semble du genre pénible. On peut discuter des lourds exemples cités, mais quand l'expression en français n'est pas heureuse ça détourne l'attention de l'histoire originale. En plus Actes Sud a profité du succès pour ne pas sortir de version poche avant ce mois de septembre (en encore juste le premier tome, et à plus de 10 euros...) alors que la traduction anglaise est disponible en paperback aux alentours de 6 euros depuis au moins 2 ans : l'avidité n'est jamais bonne conseillère en marketing.

Ceci dit le titre français du tome 1 est l'exacte traduction de Män Som Hattar Kvinnor soit Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Assez mystérieux. En anglais on fait un peu trop de marketing peut-être en préférant se concentrer sur le personnage de Lisbeth Salander : The Girl with the Dragon Tattoo, approche intéressante mais qui ne respecte pas la manière originale de titrer les histoires.

L'incipit (prologue) est un très bon début de thriller avec l'évocation d'un envoi mystérieux et récurrent et la perspective d'une enquête sur la signification de ce message d'anniversaire.

La page 69 (chapitre 4) est très riche en information sur des personnages, mais même sortie du contexte de la lecture linéaire on y croit, on est captivé par l'information générale qui se construit et les éléments concrets intéressants qui y participent.

La page 114 (début du chapitre 7) nous amène plus directement sur la trâme de l'histoire : un reportage-enquête qui s'annonce très délicat pour le héros Mikael Blomkvist et son magazine Millennium.

Avec le côté exotique d'un polar suédois ce petit échantillonnage m'incite à me plonger dans ses 554 pages qui me semblent potentiellement se lire d'une traite. Verdict sous peu donc.

lundi 9 août 2010

L'île du jour d'avant

Seconde option pour une lecture de vacances, pour durer plus longtemps qu'un snack "Club des 5" : le gros pavé. Umberto Eco est connu comme un érudit de premier plan, le genre d'intellectuel qui fait honneur à la culture europénne. Mais qui dit intellectuel et érudit ne dit pas forcément romancier, en tout cas pas romancier au sens commun.

Le Nom de la Rose avait cette réputation d'être une livre dont beaucoup de gens parlaient dans les dîners en ville au début des années 80, mais que peu avaient lu. Un best seller du "bon ton", un ingrédient central dans la culture confiture de l'époque. Quand Jean-Jacques Annaud en a lancé l'adaptation il a usé 5 scénaristes, notamment le premier, Alain Godard qui a fait un énorme travail de défrichage pour reconstruire la trâme autour de l'essentiel de l'intrigue tout en gardant la saveur originale.

Dans l'Ile du jour d'avant toute la base de l'histoire est racontée en flashback. Le héros a fait naufrage et se retrouve aux antipodes donc l'essentiel consite à raconter qui il est et ce qu'il fait là. La lourdeur à se goinfrer un roman d'Eco n'est donc pas seulement dans les longues disgressions érudites, mais surtout dans le fait qu'on sait en commençant un chapitre qu'on ne va pas avancer dans le temps principal de l'intrigue.

Quelle est la pertinence du test de MacLuhan sur ce type de roman au long cours ? La page 69 peut très bien tomber sur un morceau d'érudition qui va plus intéresser le lecteur potentiel. Elle peut aussi tomber sur une partie plus dynamique. Ici (première édition de la traduction chez Grasset en 1996) on tombe sur une description assez crue du héros, Roberto de la Grive, dans la situation centrale du roman, c'est à dire le temps zéro de la narration sur un bateau fantôme amarré au large de la fameuse ile des antipodes. La lettre d'amour en style de l'époque (XVIIe) qui agrémente cette page est peut-être un exercice de style amusant pour Eco, mais elle n'est pour le lecteur lambda comme moi qu'une oiseuse curiosité.

Redoublons d'effort avec la page 114. Il y est encore question d'amour ! Nous sommes cette fois dans le passé du héros qui fait son éducation sentimentale grâce notamment à un personnage plus expérimenté en matière de mondanités parisiennes. Donc la page 114, sur un contenu similaire est plus légère, plus attrayante que la page 69. Mais je dois reconnaitre qu'après avoir lu le livre au delà de la page 200 (soit une bonne moitié du pavé) la page 69 est plus représentative du "plaisir" de lecture que procure l'ouvrage.

Heureusement quelques mouvements d'érudition apportent un réel intérêt à la lecture de cette histoire qui n'avance pas plus qu'elle ne décolle. Je retiens pour ma part ce passage d'une argumentation contre l'existence de Dieu qu'on retrouve aux pages 77-78 (qui pourrait être la page 69 d'une autre édition, une page 69 alors assez flatteuse sur la marchandise) :

- Donc vraiment vous ne croyez pas en Dieu ?
- Je n'en trouve point de motifs dans la nature. Et je ne suis pas le seul. Strabon nous dit que les Galiciens n'avaient aucune notion d'un être supérieur. Quand les missionanaires durant parler de Dieu aux indigènes des Indes Occidentales, nous raconte Acosta (qui portant était jésuite), ils durent employer le mot espagnol Dios. Vous ne le croirez pas, mais dans leur langue il n'existe aucun terme adéquat. Si l'idée de Dieu n'est pas connue dans l'état de nature, il doit donc s'agir d'une invention humaine... Mais ne me regardez pas comme si je n'avais pas de sains principes et n'étais pas un fidèle serviteur de mon roi. Un vrai philosophe ne demande point du tout de subvertir l'ordre des choses. Il l'accepte. Il ne demande qu'une chose : qu'on le laisse cultiver les pensées qui consolent une âme forte. Pour les autres, c'est une chance qu'il existe et des papes et des évêques pour contenir la révolte et le crime des foules. L'ordre de l'État exige une uniformité de la conduite, la religion est nécessaire au peuple et le sage doit sacrifier une part de son indépendance afin que la société demeure ferme. Quant à moi, je crois être un homme probe : je suis fidèle à mes amis, je ne mens pas, si ce n'est lorsque je fais une déclaration d'amour ; j'aime le savoir et je fais, d'après ce qu'on dit, de bons vers. Voilà pourquoi les dames me jugent galant. Je voudrais écrire des romans, qui sont fort à la mode, mais je pense à nombre d'entre eux et ne m'apprête à en écrire aucun...

lundi 26 juillet 2010

L'énigme du clou chinois

Petite lecture de vacances, et pour l'occasion j'ai essayé de m'intéresser à la page 69 avant de lire la totalité du roman. Je dois d'ailleurs remarquer à ce propos que je n'ai jusqu'à présent fait ce fameux test de MacLuhan qu'a posteriori sur des livres déjà lus ou au contraire que je n'avais aucune envie de lire. Au final ça ne change rien, la sagesse rétrospective fait partie de la subjectivité de mon appréciation d'un roman.

L'énigme du clou chinois m'a été conseillé par un ami très fan de ces enquêtes policières du juge Ti, un personnage réel dont les prouesses ont été romancées par le sinophile Robert Van Gulik. J'avais bien l'intention de lire ce roman sans me poser de questions, à part guêter l'arrivée de la page 69 pour réfléchir à sa représentativité de mon expérience de lecture à ce point.

En commençant la lecture on tombe sur une liste descriptive des personnages, comme pour une pièce de théâtre. Ce détail met en appétit quoiqu'y soient déjà annoncés plusieurs meurtres qu'on découvrira au fil de l'histoire. A la suite de ça est un plan de la ville dont le juge Ti est l'autorité principale de police. Pas très utile, mais en y réfléchissant j'y trouvais là un côté ludique qui me ramenait bon nombre d'années en arrière. Incipit : mise en abyme de l'écriture des aventures du juge Ti. Complètement inutile, ce début de roman est vraiment raté, l'atmosphère décrite est la même que celle dans laquelle œuvrera le juge et le style ne permet vraiment pas de dramatiser les enjeux de l'histoire qui va nous être retranscrite. Rétrospectivement, j'avais complètement oublié cette parenthèse narrative et à la relire je me dis qu'elle est bien inutile, ou juste le vestige d'une idée mal développée.

Ceci dit, passé ce début laborieux on arrive très vite à la page 69. Le rythme n'est pas élevé, les faits se succèdent tranquillement. Pas de reproche trop sévère à faire là-dessus : après tout nous sommes à une autre époque et dans une autre civilisation. La page 69 a ceci d'amusant qu'on y trouve des dessins sur un sujet qui aura son importance dans le lot d'indices qui vont aiguiller notre enquêteur. En plus de ce dessin la page fait état d'une discussion emblématique du style narratif ici : le juge Ti demande à ses lieutenants de lui faire un rapport et leur fait part de l'état de sa réflexion. C'est tellement limpide qu'on pourrait facilement trouver ça insipide, mais c'est totalement à l'image de ce à quoi on peut s'attendre en lisant ce roman.

La page 114 est blanche et la page 115, qui est donc un début de chapitre, est assez "vide" à son tour : brève description d'action, brèves répliques dans le dialogue. Le style est décidément peu marqué. Tout cela se lit d'autant plus rapidement et relativement à me attentes de lecteur je trouve ça médiocre. J'ai vraiment l'impression de revenir en enfance à lire une aventure du Club de 5, du Clan des 7 ou encore des 6 compagnons. Certes il y a un contexte "culturel" précis et quelques morts violentes, mais la création de l'atmosphère laisse largement à désirer.

En bref, un roman policier assez quelconque, avec lequel on peut être indulgent si on n'attend pas trop de l'auteur et de son érudition dans le domaine de la culture orientale. Il n'y a aucun développement des personnages malgré quelques pistes intéressante et tout est décrit de manière uniformément neutre ce qui, tout en simplifiant la narration à l'extrême n'apporte aucun plaisir de lecture particulier.

mardi 6 juillet 2010

Les aventures de Caleb Williams

Voilà un livre dont j'ai appris l'existence il y a une quinzaine d'années dans une chronique sur France Info. J'ai fini par le trouver (merci amazon) et le lire quelques années plus tard. A l'époque je me souviens avoir été assez déçu. Il faut dire que les louanges du journaliste plaçaient la barre très haut. Il s'agit là en effet du premier thriller de l'histoire de la littérature. Ceci dit j'ai lu le livre en entier, parce qu'il est vraiment bien écrit malgré le style didactique qui alourdit l'intrigue.

Reprenons à la première ligne du roman :

My life has for several years been a theatre of calamity.
Voilà qui démarre bien, l'auteur sait parfaitement mettre l'essentiel de son histoire en exergue dès la première ligne. Nous démarrons un récit avec ce sens du danger, de la fatalité qui guette à chaque page, et chaque fin de chapitre n'est que le temps d'une brève inspiration avant de replonger pour lire la suite. C'est ce même mécanisme qui agit sur le lecteur dans les thrillers ou dans les films d'horreur : on redoute ce qui va arriver mais on veut savoir, et c'est cette bataille entre la curiosité et l'appréhension qui fait le suspense. Le mécanisme était tellement efficace que le livre est devenu un best seller que le gens dévoraient en une nuit ce que William Godwin avait mis plus d'un an à écrire.

La page 69 de mon édition chez Penguin Classics tombe vers la fin du premier des trois volumes, à cheval sur les chapitres 8 et 9. On y est au coeur de l'intrigue. Nul besoin de savoir ce qui s'est passé avant, la dramaturgie est en place : il y est question d'ennemis mortels et déterminés, potentiellement violents, et d'une jeune fille prise entre les deux. Le meilleur de Caleb Williams est là, dans la force du récit, il ne peut que pousser le lecteur à vouloir reprendre l'histoire depuis le début. Bref, sur la foi de la page 69 ce livre promet d'être passionnant.

Poussons jusqu'à la page 114 pour voir si un autre échantillon ne serait pas moins flatteur. Nous sommes alors dans le chapitre 1 du deuxième volume. Bien que nous soyons plus dans l'introspection et l'analyse, la tension de l'intrigue qui transparait n'est pas moins passionnante que ce qu'on trouvait à la page 69.

Alors quoi ? Ce livre est-il plus passionnant que le souvenir qu'il m'avait laissé ? Il faut plutôt en conclure, comme nous l'avons déjà fait précédemment, que notre petite méthode d'échantillonnage est très efficace à détecter rapidement la valeur intrinsèque d'un livre. L'auteur ne s'est pas mis à bien écrire à la page 69 ou 114 (qu'il ne pourrait pas précisément situer d'ailleurs au moment de la composition), et on ne peut pas parler de hasard si l'intrigue dont on a un aperçu nous parait profonde et passionnante à ces pages précises.

Et ce fameux style didactique alors ? J'en ai retrouvé des traces entre les pages 69 et 114 justement. Le dernier chapitre du volume 1 en est un bon (gros) exemple. Ma conclusion est que tous les romans écrits à une autre époque, et notamment s'ils se plaçaient au-dessus de la littérature populaire publiée en feuilleton dans les journaux, ont les défauts de leur auteur. William Godwin a voulu faire un roman pour illustrer ses thèses politiques. Il y a brillamment réussit, mais pas dans les parties où il prend justement la parole pour faire le point sur ses idées. Je me souviens encore avoir sauté un chapitre de Notre-Dame de Paris où Victor Hugo ne faisait que recycler sa documentation sur Paris à l'époque d'Esmeralda, Quasimodo, Frolo et Phébus (Phébus chez qui Caleb Williams avait d'ailleurs été édité en français). Je me souviens aussi qu'un éditeur avait publié le Père Goriot en annotant en marge les longues descriptions que le lecteur pouvait sauter ("en résumé, la chaise est très vieille, mais belle"). Donc peu importe, il est important de faire la part des choses et de comprendre la qualité d'un livre (ou d'une personne) et de ne pas s'étendre sur des défauts superficiels.

Que tous les lecteurs d'aujourd'hui ne soit pas capables d'apprécier ce livre parce que la majorité (comme dans tous les domaines artistiques) est dominée par une approche de consommateur de culture, c'est un fait. Les amateurs de littérature, les connaisseurs, sauront y trouver leur bonheur sans s'arrêter à une tournure qui sollicite plus leur cerveau et les fait donc penser que ce n'est pas ce qu'ils veulent lire. C'est exactement la même chose pour moi avec les vieux films, même sans aller jusqu'aux films en noir et blanc, son mono. Et je ne parle même pas des films muets. Comme ancêtre des thrillers modernes, Caleb Williams peut être comparé à un film muet, considéré comme un chef d'œuvre par quelques connaisseurs, étudié dans un contexte académique qui noteront son influence, mais globalement, sinon oublié de tous, de moins en moins lu.

EDIT 17/10 : J'ai retrouvé (grace au projet Gutenberg) le passage qui m'avait le plus marqué, qui dépeint parfaitement une ambiance de thriller, quoiqu'avec l'emploi du passé. Le passage arrive tôt dans le livre, bien avant la page 69, qui illustre parfaitement la précédente description du maitre de Caleb Williams.
One day, when I had been about three months in the service of my patron, I went to a closet, or small apartment, which was separated from the library by a narrow gallery that was lighted by a small window near the roof. I had conceived that there was no person in the room, and intended only to put any thing in order that I might find out of its place. As I opened the door, I heard at the same instant a deep groan, expressive of intolerable anguish. The sound of the door in opening seemed to alarm the person within; I heard the lid of a trunk hastily shut, and the noise as of fastening a lock. I conceived that Mr. Falkland was there, and was going instantly to retire; but at that moment a voice, that seemed supernaturally tremendous, exclaimed, Who is there? The voice was Mr. Falkland's. The sound of it thrilled my very vitals. I endeavoured to answer, but my speech failed, and being incapable of any other reply, I instinctively advanced within the door into the room. Mr. Falkland was just risen from the floor upon which he had been sitting or kneeling. His face betrayed strong symptoms of confusion. With a violent effort, however, these symptoms vanished, and instantaneously gave place to a countenance sparkling with rage.

"Villain!" cried he, "what has brought you here?" I hesitated a confused and irresolute answer. "Wretch!" interrupted Mr. Falkland, with uncontrollable impatience, "you want to ruin me. You set yourself as a spy upon my actions; but bitterly shall you repent your insolence. Do you think you shall watch my privacies with impunity?" I attempted to defend myself. "Begone, devil!" rejoined he. "Quit the room, or I will trample you into atoms." Saying this, he advanced towards me. But I was already sufficiently terrified, and vanished in a moment. I heard the door shut after me with violence; and thus ended this extraordinary scene.