mardi 25 octobre 2011

Damned

Non, ce n'est pas une allusion à Tintin (ou, plus probable, à Blake et Mortimer), c'est le titre du dernier Chuck Palahniuk. Je n'avais rien lu de lui avant, juste subi l'adaptation ciné de Fight Club. Mon a priori : auteur branchouille dans le pur style énervé limite nihiliste qui se vend bien à notre époque (comme Houellebecq chez nous, et Salinger avant eux).

PREMIER TEST E-BOOK

J'ai commencé cet été à lire sur mon Nook Color avec Liar's Poker, un bon bouquin sur la flambée de la haute finance dans les années 80 qui peut aider à remettre en perspective la situation actuelle pour les plus jeunes. Mais je n'avais toujours pas fait le test dans mes lectures numériques.

PROPHETIE AUTOREALISATRICE

Autre aparté qui va devenir la règle : le prix du ebook. 6 euros pour Liar's Poker ça fait encore cher pour un bouquin sorti il y a 22 ans. Pour Damned Amazon le met à 11 euros. C'est le même prix que la version poche (papier) sur thebookdepository.co.uk (livraison gratuite en France aussi) : tant pis, dans chaque cas les versions piratées sont à 2-3 clics de là.

Comme pour les banques qui retirent leurs investissements de peur que le marché ne soit plus assez liquide/solide, c'est une belle prophétie auto-réalisatrice à laquelle les éditeurs se préparent. Ebooks au même prix que le papier de peur qu'il y ait cannibalisation/pour prendre de l'avance sur le manque à gagner des téléchargements gratuits, donc prix qui incitent à aller voir ailleurs que l'offre légale-prix-unique en décalage complet avec les nouveaux modes de consommation du numérique.

BREF : DAMNED, p.69 & p.114

Tout ça pour dire que j'ai été incité à lire Damned par cette critique du New York Times qui avait l'air de dire que Chuck Palahniuk s'était repris après une récente production en chaine peu folichonne. Sauf que, comme avec les bandes-annonces au cinéma, les meilleurs morceaux isolés donnent une image fausse de l'ensemble. Quand on n'est pas rodé à ça on se fait avoir. C'est pareil avec les critiques littéraires, il faut savoir lire entre les lignes et en aucun cas ne faire confiance à un tiers (surtout pas un journaliste) pour faire un sondage rigoureux.

La page 69 n'est pas exactement représentative des pages précédentes (oui j'ai triché, j'ai déjà lu le début du roman), mais le style est là. Comme tout a la forme d'un journal intime de l'héroïne Madison Spencer, la page est représentative. Mais, comme j'ai triché je peux le dire, les descriptions sont moins dans le grotesque glauque de l'héroïne en Enfer (l'essentiel des 70 premières pages) puisqu'elle revient sur sa vie terrestre. Il n'en reste pas moins que le lecteur expérimenté retrouvera dans l'exercice de style "je me lâche par la voix d'une ado de 13 ans" quelque chose de vain et prétentieux sur la durée d'un roman (pas intrinsèquement prétentieux, mais surtout ajouté au fait que cette ado est morte et déblatère sur son expérience de la vie dans ce contexte farfelu et scatologique, comme une blague d'ado, de l'Enfer vu par l'auteur).

La page 114 s'impose donc. Là encore on est dans les réflexions de Madison Spencer plus que dans la lourde description de l'Enfer par un auteur aux idées engourdies par la société US. Madison approfondit une critique virulente de sa mère. Dit comme ça, rien de particulièrement rebutant, mais encore une fois il faut voir que c'est une approche faite pour être délayée sur tout le roman. D'où la pertinence de faire le test sur 2 pages. Dans notre cas 69+114 rien de particulièrement passionnant, ni énervant à froid, à déceler dans la linéarité de la narration plafonnée au niveau d'une adolescente énervée. Avec un peu de perspective, cette adolescente est énervée comme tous ces auteurs dont le fond de commerce consiste à cracher dans la soupe de la société de consommation. Et les critiques littéraires se pâment en trouvant ça profond.

Le pire étant que d'après l'historique des ventes numériques sur Amazon, les ebooks ne vont pas tirer la production vers le haut.

lundi 10 octobre 2011

Expériences de lectures électroniques - Nook Color

Pour résumer la longue analyse des infos disponibles sur le web pour savoir si je franchirais le pas, c'est la polyvalence qui m'a décidé. Pour cette même raison, validée par le marché US aux dépends d'Amazon, qu'une liseuse-tablette de 7" (donc écran LCD) est une bien meilleure proposition de valeur qu'une liseuse avec navigateur web expérimental (encre électronique, pas de rétro-éclairage, donc la meilleure expérience de lecture). Et Barnes & Noble avec son Nook Color était tout seul sur ce marché. Je ne regrette d'ailleurs pas cet acquisition avec l'arrivée du Kindle Fire car je reproche toujours à Amazon son format et sa boutique fermés, ce que le Kindle Fire ne va que renforcer. En attendant de juger sur pièces les 2 concurrents américains, il n'y a pas photos

Le Nook Color lit le format standard de eBook (.epub) ainsi que le format mobipocket (.mobi), le pdf, etc. Étant à la base une tablette Android (2.2 puis 2.3) avec une sur-couche constructeur on a toujours la possibilité, non négligeable quoique réservés aux connaisseurs, de "rooter" la tablette pour y mettre l'OS Android nu, par exemple la dernière version 'Ice-cream Sandwich' (3.1). Personnellement je n'ai pas envie de rentrer dans cette bidouille, l'interface B&N répondant parfaitement à mes besoins en termes d'ergonomie et de réactivité : "if it ain't broke, don't fix it!".

Calibre est mon logiciel de choix pour gérer ma bibliothèque d'eBooks, et surtout pour convertir des fichiers PDF (image) en epub (ou mobi) ou encore des fichiers Kindle (azw). Comme je ne peux pas acheter depuis la librairie en ligne Barnes & Noble (bn.com) sans avoir d'adresse US je suis obligé de me débrouiller autrement. Téléchargements gratuits évidemment, mais j'ai aussi testé la boutique Kindle du site US.

Il fallait s'y attendre le livre acheté (The Box, un recueil de nouvelles, décevantes, de Richard Matheson) est protégé par des DRM. Korben est fan du Kindle mais pas de la Fnac, mais il pourrait aussi bien critiquer les DRM Amazon. Autant ses remarques ont permis à la Fnac d'améliorer leur site en précisant les DRM, autant pour Amazon je crois qu'on peut rêver(. Encore pour un livre acheté, pour lequel Amazon me force à avoir un Kindle ou une application Kindle pour recevoir la commande, on peut comprendre même si la pratique est énervante (et pousse donc au téléchargement gratuit). Mais là où je ne suis plus prêt à rien pardonner à Amazon c'est que le téléchargement gratuit de livres dans le domaine public donne des fichiers Kindle protégés par des DRM. Ca a été le cas pour Tom Sawyer/Huckleberry Finn (Mark Twain) et A Tale of Two Cities (Dickens) : il a fallu que je trouve un logiciel qui dégage les DRM. Autant dire que je ne vais pas souvent aller acheter des livres sur Amazon.

Convaincu par mon expérience de lecture numérique j'ai vite réfléchi à acquérir une liseuse à encre électronique.

  • 1/ Parce que, en déplacement, dans les transports, pas besoin de la polyvalence d'une tablette et
  • 2/ parce que la polyvalence a un coût en terme de poids (plus de 400 grammes pour le Nook Color, un peu moins pour le Kindle Fire) comme en terme de confort de lecture direct (reflets sur le LCD).
Je pensais encore récemment acquérir comme deuxième liseuse le dernier Kindle Touch (annoncé pour la fin d'année) parce que l'expérience de tourner les pages par simple toucher de l'écran me parait un confort trop grand pour essayer de passer par un bouton à actionner. Et puis la dernière liseuse Sony est arrivée (ce mois-ci) et permet même de saisir des notes avec un stylet. J'ai trop de griefs contre Amazon pour revenir vers le Kindle maintenant.

A suivre...

Réflexions sur le livre électronique

Faire un petit sondage (sur une ou plusieurs pages dans l'ordre de grandeur conseillé 69, 99, 114) semble bien plus facile pour des livres dans leur version numérique. Une connexion internet, et pour peu que le contenu du livre recherché soit disponible dans Google ou sur Amazon, on a tout de suite notre échantillon de décision à l'achat. Évidemment le thème de ce blog suppose qu'on ne se laisse pas aller à faire confiance à un argument marketing ou à un conseil plus ou moins avisé d'une personne plus ou moins proche de nous par ses goûts/exigences/pertinence du jugement.

Or justement le "geek", c'est à dire dans la définition courante de ce terme (péjoratif à l'origine) le fan de nouvelles technologies, ni trop "early adopter" pédant ni trop victime marketing bisounours, en un mot le technophile curieux et enthousiaste que je suis aura tendance à croire, dans un premier temps, puis à vouloir ce changement qui pousse à terme à la marginalisation du support papier.
Personnellement j'ai observé de loin les premiers avatars de machines à encre électronique, puis les premiers appareils viables. De loin le Kindle avec Amazon comme plateforme a toujours été la mieux placée des tentatives, et même l'initiative essentielle pour faire exister et dynamiser ce marché. Ceci dit les premières versions du Kindle de 2007 à 2010 restaient à mes yeux des "ardoises magiques adultes". Sans même évoquer la question de l'offre (j'y reviendrai) la fermeture du Kindle sur son format propriétaire m'a définitivement détourné d'en acquérir un. Je n'ai jamais voulu utiliser iTunes, et donc posséder un iPhone ou un iPod pour cette même raison que je suis un consommateur très exigeant sur la valeur réelle de ce qui m'est vendu.

Comme l'illustre ce blog je n'achète pas à la légère sur le simple principe de la nouveauté, du coup de cœur pour un produit "beau" "génial" "révolutionnaire". Je sais me faire plaisir et parfois, pas tout le temps heureusement, ce plaisir passe par le fait d'avoir creusé le sujet très en profondeur pour être sûr qu'aucun détail ne m'a échappé. Ainsi m'arrive-t-il de me lancer dans une recherche effrénée d'information sur un produit (ou un livre, quoiqu'effréné serait exagéré pour parler d'un test de lecture) et que mon enthousiasme de départ, aiguillonné par un marketing de plus en plus pressant avec internet et les réseaux sociaux, ne survive pas aux résultats de mon analyse poussée. Dans cette discipline, dont je me doute qu'elle ne concerne qu'une bande d'irréductibles gaulois, j'ai surtout fait des achats d'impulsion pour faire plaisir et en ce qui concerne la lecture (et tout ce qui touche à des "expériences esthétiques") partager gratuitement ses expériences est sans commune mesure avec un achat ou une nouvelle expérience de consommation.

Le grand mérite du Kindle donc est bien d'avoir réussi à lancer la dématérialisation du dernier vecteur de culture populaire, après la musique et le cinéma. Mais à mes yeux Amazon lorgne trop sur le modèle éminemment fermé de ce qu'Apple a réussi avec les mp3. Il y a 2 solutions pour une entreprise qui veut fidéliser ses clients : leur assurer jour après jour le meilleur service, et les empêcher d'aller voir ailleurs. La première solution seule serait malheureusement trop naïve pour une entreprise qui doit avoir, derrière son discours marketing de vouloir le bien du client, un stratégie plus élaborée pour maximiser ses investissements.

Avec l'annonce récente du Kindle Fire, Amazon a confirmé cette approche poussée à l'extrême, un extrême largement critiqué sur Facebook qui consiste à vouloir aspirer la vie numérique des consommateurs. Je ne dis pas que le Cloud n'apporte pas un réel service, mais je dois garder l'assurance que le profiling est totalement privé (illusoire) et l'option de récupérer et/ou effacer mes données. Dans le cadre d'achats de mp3 ou de livres numériques, je dois pouvoir utiliser ces fichiers sans restrictions. Ou alors il ne faut pas parler d'achat "d'un droit d'accès encadré par les conditions générales du site", mais directement d'une location dans un cadre précis. Dans ce cas il faudrait revoir un peu la politique tarifaire.

PRIX UNIQUE, PRIX INIQUE

Avant d'arriver en France je dois dire que le prix des livres électroniques aux États-Unis (où le livre papier est pourtant bien plus largement fixé que chez nous) est déjà trop cher. Ok on est arrivés à 12% du marché converti au livre dématérialisé (je doute qu'il y ait une proportion significative de non-lecteurs convertis par le numérique) mais si, comme je l'imagine il s'agit d'une proportion en valeur, ce chiffre est donc bien trop important par rapport à la base de lecteurs qu'il représente. Les éditeurs sont frileux, Amazon et les autres en profitent pour faire d'énormes marges, et au final le consommateur est blousé par cette révolution qui ne lui apporte pas un accès pécuniaire plus facile à la lecture. Compte-tenu du fait qu'il faut amortir une liseuse électronique (voire plusieurs pour une même famille...), le prix peu différent des eBooks rend cette innovation un attrape-gogo.

En France on a décidé de continuer à protéger l'industrie en instaurant un prix unique. Frilosité oblige il ne faut pas attendre des éditeurs, ainsi en position de force, qu'ils se montrent plus ambitieux et audacieux que ce qu'on observe aux États-Unis. Il n'y a qu'à voir les tarifs des nouveautés disponibles sur Amazon.fr et comparer avec les versions papier : Le passager, le dernier J-C Grangé, est à 25€ en papier (-5% en grande distribution) et à 19€ en version Kindle, Katiba, le dernier J-C Ruffin, est sorti en avril à 19€, il se retrouve en Kindle à 15€, mais il est aussi disponible depuis août au format poche à moins de 7€, un paradoxe que l'on retrouve aussi aux US. Quelle clairvoyance et quelle ambition commerciale époustouflante !

Il ne faudra pas s'étonner derrière que les éditeurs papiers brontosaures connaissent les mêmes déboires que leurs collègues de la musique et du cinéma. Je reviendrai dans mon prochain post sur mon expérience physique avec la lecture électronique, mais disons déjà qu'entre les différents formats fermés et les tarifs, le livre électronique promet de ne pas dépasser la niche des lecteurs fortunés et dépensiers qui n'ont pas peur de gaspiller leur argent dans un gadget qui ne leur permettra même pas de relire leurs vieux livres (même déjà achetés sur Amazon, ou la Fnac etc.) sur la tablette sans passer à la caisse. Au moins pour les CD et les DVD on pouvait ripper, puis avec les protections contre la copie on n'avait pas de scrupule à télécharger un titre déjà acheté, et puis finalement on prenait goût au téléchargement.

ECRITS DEMATERIALISES : LES JOURNALISTES EN LIGNE DE MIRE

Si le marché du livre numérique est mal barré en France, ce ne sera pas de la faute des journalistes, toujours prompt à s'enthousiasmer pour les nouvelles technologies et donc chanter les louanges d'une vie asservie à Facebook, Apple ou maintenant Amazon. La qualité du journalisme français est déjà franchement pitoyable si on compare à la presse anglo-saxonne, mais justement on arrive à leur niveau, très haut dans la servilité, sur la question de l'enthousiasme béat pour les communiqués de presse (et grandes messes) des entreprises Hi-Tech.

L'annonce solennelle du Kindle Fire faite par Jeff Bezos à New-York a été simplement reproduite, argument par argument, dans la presse sans aucune analyse sérieuse. Le prix très bas de 200$ a à peine suscité quelques questions sur des sites plus spécialisés Hi-Tech. Mais personne, personne, n'a mentionné le fait qu'Amazon ne faisait que rattraper son retard sur Barnes & Noble qui a dépassé le Kindle aux Etats-unis grâce notamment à son Nook Color qui est justement une tablette-liseuse Android Wifi de 7 pouces permettant de surfer voire d'écouter de la musique et de regarder des films. Le Nook Color est sorti en novembre 2010 à 250$. Le Kindle Fire va sortir en novembre 2011. Amazon a dû sortir de son OS propriétaire du Kindle et mettre les bouchées doubles pour proposer une liseuse-tablette sous Android au potentiel commercial plus important. La presse elle se contente de gober le discours marketing officiel de la marque et de présenter le Kindle Fire comme une révolution.

Personnellement, après avoir beaucoup creusé le sujet, mon choix s'est porté sur le Nook Color il y a quelques mois. Certes je ne peux pas acheter de livres en Europe sur le site bn.com. Et alors ? On trouve tout sur internet, non ?

samedi 24 septembre 2011

A Confederacy of Dunces

J'ai oublié à quelle occasion j'ai entendu parler de ce livre. Ce qui intrigue au delà du titre c'est la bien triste histoire de l'auteur qui n'a pas trouvé d'éditeur, qui s'est suicidé et qui a finalement eu le Pulitzer à titre posthume une vingtaine d'années plus tard. Plus exactement il avait contacté un critique littéraire new-yorkais très en vue qui l'a torturé mentalement en le félicitant pour son talent mais en lui demandant de réécrire encore et encore certains passages avant de s'en désintéresser. Et ce critique continue d'exercer, droit dans ses bottes, sans avoir, à ma connaissance, exprimé de regrets pour John Kennedy Toole.

L'incipit est vivant, plein de couleurs : je peux dire a posteriori que c'est déjà un échantillon très représentatif du style et du livre. Passons directement à la page 69 qui, dans mon édition (Penguin, 2000) est un véritable résumé de la posture sociale et intellectuelle du "héros", l'adipeux poète contestataire Ignatius J. Reilly. Si le résumé peut ne pas être aussi précis à la page 69 d'autres éditions, je peux confirmer que l'ensemble totalement cohérent et régulier ne change pas grand chose à la représentativité de cette page.

Si nous prenons la page 114 par exemple, il n'y est plus question d'avoir une vision précise du héros, du sens ou du manque de sens de sa vie. Le livre fourmille en effet de personnages excellemment dépeints, tout en traits saillants et en couleurs, comme le nègre Jones, exploité comme balayeur d'un bar louche parce qu'il n'a le choix qu'entre ça et le vagabondage qui mène direct en prison. On retrouve à la page 114 pour un élément clé du récit qui lui permet de ne pas être simplement un témoin joyeux et amusant, pour prendre une fonction qui le rapproche d'un chœur antique, mais avec une composante réellement active puisqu'il s'agit d'une révolution sournoise, une conspiration qui prend patience face à la tyrannie du plus fort là où le héros, impuissant, se fatigue à fustiger la conjuration des imbéciles.

Bref une aventure intellectuelle picaresque : un livre à découvrir à tout prix. Malheureusement je doute qu'une traduction, même bonne, lui fasse honneur.

mercredi 13 avril 2011

Le Crime de Sylvestre Bonnard

Jean-Marc Proust sur slate.fr concluait sur cette question essentielle, après l'analyse brute des chiffres du commerce du livre des auteurs français :

Homère 115.000 [exemplaires vendus en 2010]: pas mal pour un auteur de la fin du VIIIe siècle avant JC.

Euh, dites-moi, Monsieur Lévy, combien vendrez-vous de livres dans… 29 siècles?
Alors oui, Marc Lévy n'a aucune chance de passer pour un auteur classique dans les années à venir. Mais j'imagine qu'il se console des critiques de son talent de marchand de papier avec les lignes de ses comptes en banque. Ceci dit, a contrario, un auteur reconnu pour son talent d'écrivain à une époque ne va pas forcément mieux passer l'épreuve du temps. Comme nous l'allons voir tantôt.

Anatole France, voilà un nom qui respire bon la France, ses traditions littéraires, sa terre qui ne ment pas et sa souche d'éducation nationale de la IIIe République. Oui, il a un peu triché parce que ce n'est pas son vrai nom, mais ce monsieur qu'on retrouve encore dans l'enseignement primaire sur quelques textes est estampillé Académicien français et Prix Nobel de Littérature (1921), s'il vous plait. Mais que reste-t-il aujourd'hui du brave et consciencieux nanatole ?

Je suis tombé par hasard ce week-end sur Le Crime de Sylvestre Bonnard, titre qui lui aussi fleure bon la littérature de (grand) papa. Pris par surprise d'un auteur dont je n'ai même pas le souvenir d'un texte précis ou d'un ouvrage majeur, je n'ai même pas songé à procéder au test de la page 69 (ou 99 ou 114). Ce qui me rassure d'ailleurs car il serait triste que ce réflexe mécanique, genre déformation professionnelle de tâcheron de la critique, prenne le pas sur le premier regard naïf du lecteur lors d'une rencontre avec un livre. Pas d'a priori donc, mais juste la curiosité de voir ce qu'Anatole France avait dans le plumier. Soit dit en passant je pense que tout amateur de littérature doit pouvoir être avant tout un amoureux du livre (et sans être un fétichiste, vive les opportunités offertes par le livre électronique) : il trouve d'abord un livre qu'il convoitait, qu'il désirait, ou simplement qu'il rencontre par hasard ; ensuite la magie se prolonge ou pas au fil des pages. La rencontre avec une histoire, un état d'esprit, un auteur n'a pas forcément lieu, mais à la base il y a simplement cet état d'esprit porté vers la découverte, vers l'autre, mais contrairement au quotidien, dans un démarche purement intellectuelle puisque tout va passer par des mots, des sensations et des idées, et le talent d'un écrivain pour faire glisser ces mots dans le sens voulu.

Le Crime de Sylvestre Bonnard est censé être le livre qui apporte à Anatole France la notoriété. L'ouvrage est d'ailleurs couronné par l'académie française (pour ce que ça signifie, aujourd'hui comme cent ans en arrière). J'ai commencé à le lire sans a priori donc, et c'est parvenu à une trentaine de pages que je me suis dit que je m'ennuyais ferme. L'incipit est ronronnant, comme le chat Hamilcar du narrateur, et comme le narrateur lui-même, vieil érudit qui peut tout à loisir cultiver son obsession pour tel ou tel pan vermoulu de littérature. Franchement, cette littérature là est miteuse : contexte inexistant, par la force d'un personnage vivant dans son monde étriqué, et potentiel dramatique ridicule confinant au faits-divers plus gênant que curieux.

Soit, j'aurais peut-être dû commencer par la page 69 (que je n'ai même pas atteinte 3 jours plus tard). Le roman s'y améliore-t-il significativement ? Non. Le narrateur nous décrit sa journée, les détails ne sont pas franchement intéressants. Dans le passage en question on le sent motivé par un but précis, mais tout cela ne sort pas du style "pedestrian" comme on dit en anglais : l'auteur nous emmène pour une vague promenade sur un rythme pépère avec un décor qui change régulièrement, mais pas trop. Rien d'imprévisible, tout arrive à point nommé.

Page 114 ? De pire en pire. Considérations oiseuses, générales donc sans profondeur, sur l'amour des autres. Le vieil Anatole nous emmerde comme une séance du dictionnaire à l'académie. Ah, sûr qu'il y avait sa place !

Conclusion : je ne pourrais jamais avoir l'objectivité de "découvrir" un best-seller de Marc Lévy ou autre. Les titres et l'iconographie des couvertures me rebutent, les histoires racontées me semblent du vent. Un vent chaud et humide peut être bien agréable pour des lectrices qui ont à tout prix besoin de s'occuper l'esprit avec des bons sentiments, des demi-questions et des semblants de réponse. Je ne suis pas dans la cible, point. Pour ce qui se prend plus pour de la littérature, j'ai déjà abordé le cas Houellebecq ici. J'ai lu 2 de ces premiers romans, son style énervé de Céline alternativement sous Prozac et Viagra lui a valu un succès et surtout une reconnaissance qui va bien au delà de son talent. Donc l'animal se complait depuis bien longtemps dans sa position d'intellectuel patenté, un label attribué à vie chez nous, quelles que soient les preuves d'esbrouffe et de décrépitude qui s'accumulent. Mais une fois qu'il aura arrêté d'écrire et de parler (malheureusement il faut craindre qu'il continue jusqu'à ce que mort s'ensuive), Houellebecq rejoindra vite Anatole France au cimetière des éléphants.

lundi 14 mars 2011

Down and Out in Paris and London

Je n'avais rien lu d'Orwell depuis 1984 et Animal Farm. Les livres de l'écrivain réellement talentueux - talentueux par delà l'énergie brute qu'il parvient à transmettre à la page comme un Céline, ou un John Fante, talentueux, beaucoup plus, qu'un Zola ou un Dos Passos dont les récits sont trop construits, trop élaborés jusque dans la manipulation des émotions que doit ressentir le lecteur - l'écrivain réellement talentueux, donc, peut être lu dès qu'on a l'âge de tourner 3 pages sans ouvrir le dictionnaire. C'est le cas de Maupassant, dont l'apparente simplicité du talent l'a beaucoup fait mépriser, jusqu'à nos jours en fait où la simplicité extrémiste, la naïveté confondante du style sont prises pour du talent par une profession consanguine d'aigris qui aime la médiocrité qui se situe à son niveau, voire un peu en-dessous. Orwell, lui, sait regarder la beauté et l'horreur du monde, la lire, l'absorber, et la retranscrire simplement. Ses écrits sont profondément pessimistes, mais bien plus humains, moins artificiels que le sordide d'un Zola (gorgone-Zola comme l'appelait Nietzsche) ou les tourments masturbo-intellos d'un Houellebecq.

George Orwell n'a pas écrit que ces deux chefs d'œuvre. Et déjà 2 chefs d'oeuvre pour un seul auteur, c'est bien la preuve qu'il est un peu plus qu'un plume qui en a sur la conscience/gros sur le coeur/la patate. Même si la thématique de l'analyse du pouvoir totalitaire est la même, on a une fable presque primesautière et un roman noir. Quand j'étais ado je préférais Brave New World d'Aldous Huxley, plus amusant, version SF de l'Utopie de Thomas More avec un peu de satire. Mais ce qu'il reste pour moi aujourd'hui du Meilleur des Mondes c'est un vieux bouquin de SF.

Le suivant dans ma liste de lecture était le moins directement politique de ses écrits, mais plus personnel aussi puisqu'il est autobiographique. Penser que cet Auteur ait vécu dans la dèche, alors que maintenant certains journaleux recherchent un Pulitzer par ce genre d'expérience d'immersion contrôlée sous le seuil de pauvreté, cela a déjà de quoi susciter la curiosité. Et puis on a tellement du mal à voir la vraie pauvreté de notre époque, juste gênés par les poivrots puants ou les mendiants professionnels qui quadrillent rue et rames de métro, malgré des faits divers sordides qui feraient passer l'Assommoir pour du Barbara Cartland, malgré toutes les petites horreurs qu'on peut imaginer à travers le peu que les media mettent proprement en scène... ou plutôt, non, seul le talent d'Orwell compte.

Commençons vraiment comme le veut le test (pour moi de la page 69, doublé de la 114, pour d'autres de la 99), par lire cette échantillon aléatoire de la pagination. Dans mon édition Penguin il s'agit de la première page du chapitre XIII qui démarre sur l'explication enlevée sur la règle du port de la moustache dans les hôtels parisiens. Style limpide, récit à la première personne qui se concentre à décrire ce qui est vu et perçu, pour transcrire l'expérience et surtout pas analyser et se laisser aller à une lourde sagesse rétrospective plombée de paternalisme. Test réussi haut la main, et j'insiste que j'ouvre ce livre en sachant qu'Orwell sait écrire très bien, mais sans inclination aucune à l'indulgence. De même que Desproges disait que la principale caractéristique d'un ami c'est sa capacité à vous décevoir, un auteur révéré est d'autant plus humain que ces écrits majeurs comptent une étincelle de génie en plus du talent brut de pages moins exigeantes.

L'incipit (chapitre I) est du même accabit. Orwell y décrit la rue du Coq d'Or (dont on me souffle qu'il s'agit de la Mouffe/rue du Pot de Fer). Admirablement vivant. Colourful, trop ? C'est juste le décor, la vie qui grouille comme les cafards de l'hôtel qu'il décrit, le tout prenant une tournure comique et pas du tout sordide. Comme la pauvreté dans un film de Chaplin : de la compassion pour l'humanité, la vie cachée derrière.

Plutôt que la page 114 je m'attarderai sur le chapitre II qui permet de voir où va le livre une fois planté le décor. L'anecdote racontée par un pilier de bar est très déroutante. Elle démarre sur un mode picaresque pour bifurquer dans le fantastique et tomber dans le sordide. Orwell ne s'y complait pas. Il décrit juste le fond de ce qu'est la pauvreté, la pauvreté mentale, la pauvreté morale. C'est beaucoup plus parlant, et plus rapide surtout, qu'une longue description des personnages malsains, d'une déchéance inexorable. Alors oui, ça manque de mise en perspective, c'est un peu abrupt comme immersion après le décor crasseux et bouillonnant. Mais personnelement je trouve que cette approche particulière stimule la curiosité. Et tant que le style est là... La seule crainte est que tout ceci reste une suite de chroniques vaguement reliées par des personnages, le décor, le thème, ces chroniques que le jeune Eric Blair essayait alors de vendre aux canards entre 1928 et 1929.