samedi 24 octobre 2026

La passe-miroir, livre I, Les fiancés de l'hiver

On sait déjà depuis longtemps que la lecture est en perte de vitesse. On pourrait poser l'hypothèse que ça a commencé avec l'invasion de la sphère privée par les écrans, soit dès les années 60 en France (cf. La Grande Lessive ! de JP Mocky, 1968). On ne va pas discuter ici des multiples facteurs qui ont pû y contribuer mais on n'aura guère besoin d'accélérer des particules alimentaires pour postuler que, selon notre hypothèse de départ où l'image animée atrophie la libido (au sens large si vous voulez), l'écran a totalement asservi les populations au point où le QI, pour prendre une mesure scientifique parmi d'autres températures plus ressenties, décroit maintenant (inversion de l'effet Flynn). Et les parents paient des tests de QI pour se rassurer que la progéniture, qu'ils laissent en patûre aux jolis écrans derrrière lesquels se cachent de méchants algorithmes, se situe dans la bonne tranche de la population... quand ils ont la déception de voir qu'ils ne sont pas HPI (QI > 130). Oui, c'est la marque de notre temps, on veut juste se rassurer qu'on surnage dans la médiocrité ambiante pour ne pas avoir à remettre en question "notre zone de confort", le mol oreiller qui n'est qu'une prison dans laquelle notre esprit s'éteint lentement.

Mathieu Roger-Lacan (Une langue à soi) évoque 25% de bacheliers illettrés dans sa définition élargie du concept. Un quart d'une tranche d'âge qui ne sait pas correctement utiliser le français, sa synthaxe, des enchainements logiques, des nuances de vocabulaire pour exposer des idées simples à l'écrit. Mais il reste forcément une part de ces générations perdues (au pluriel, hein, le mal est fait pour plusieurs générations) qui lisent encore. Et aujourd'hui ces adolescents qui lisent régulièrement (allez, 5-6 romans par an minimum) ne peuvent se trouver que dans des familles dont les parents ont eux-mêmes déjà compris l'importance de la lecture. Alors que lisent-ils ? En cherchant sur internet aujourd'hui l'IA prend vite le relais et si je lui demande une série de romans à l'écriture un tantinet exigeante, qui pourrait satisfaire la soif de lire d'un jeune adolescent aujourd'hui, La Passe-Miroir (Christelle Dabos) ressort nettement. Voyons quelques échantillons.


L'incipit est plaisant, pas extrêmement original mais il laisse l'histoire se présenter simplement à la curiosité du lecteur. Ceci dit je suis moins convaincu par l'exergue que je trouve pompeux : moi le procédé m'agace, mais il peut attiser la curiosité d'un adolescent j'imagine.
La page 69 (édition Folio de 2016) se situe dans une sorte de dilligence et oppose plusieurs personnages, dont Ophélie, l'héroïne, sa mère et son fiancé. C'est écrit simplement, sans fioriture. À mon goût ça manque de sel dans le style : pour une opposition, a fortiori dans un véhicue en mouvement, c'est un peu plat. Mais ce n'est qu'une page, qui tombe peut-être à la charnière de moments plus forts. Voyons plus loin.


La page 114 arrive sur la fin d'un chapitre (ils ne sont pas numérotés, juste titrés ; je ne saisis pas trop l'idée vu que de toute facon on numérote les pages, pourquoi se passer de ce repère ?). Ophélie objecte aux directives de sa tante Roseline. C'est encore le même style passe-partout. Des phrases courtes, des formulations simples, pas de temps perdu en description. Et puis surtout ça a l'air gentillet, je ne vois pas de personnalité émerger de cette Ophélie (en tout cas pas de manière régulière dans le style, mais Christelle Dabos ne maitrise-t-elle peut-être pas le style indirect libre ?). Hé bien c'est pas ce que j'appellerais une écriture plus exigeante que des romans pour pré-ados. Jules Verne a plus de style ! Alors oui, Jules Verne c'est daté comme langue, et c'est plus pointu mais justement ça demande un effort d'adaptation qu'on avait l'habitude d'exiger des écoliers dès qu'on leur demandait d'apprendre des fables de La Fontaine. Mais aujourd'hui, non, Grands Dieux ! il faut éviter la "surcharge cognitive", la "charge mentale" qui risque d'en faire des dépressifs avant l'heure (c'est à dire avant qu'on puisse leur prescrire des anxiolytiques).

Bref j'ai l'impression qu'on oublie la langue et qu'on pourrait demander à l'IA de nous pondre des romans bien ficelés pour captiver nos enfants sur une dizaine de tomes (et plus si affinités). C'est très probablement déjà ce qui est en train de se passer. Après tout ils n'ont pas besoin de plus, déjà qu'ils risquent de passer pour des extra-terrestres dans un payasage apocalyptiques remplis de zombies illettrés, on ne va tout de même pas accroître leur confiance en eux au détriment de la communauté.