jeudi 26 août 2010

Millennium 1

Maintenant que les trois tomes adaptés sont sortis au cinéma en France, et qu'on parle de l'adaptation US de ce best-seller surprise (?) de ces dernières années, je vais pouvoir me pencher dessus.

L'auteur est suédois (Stieg Larsson 1954-2004) mais la traduction française me semble du genre pénible. On peut discuter des lourds exemples cités, mais quand l'expression en français n'est pas heureuse ça détourne l'attention de l'histoire originale. En plus Actes Sud a profité du succès pour ne pas sortir de version poche avant ce mois de septembre (en encore juste le premier tome, et à plus de 10 euros...) alors que la traduction anglaise est disponible en paperback aux alentours de 6 euros depuis au moins 2 ans : l'avidité n'est jamais bonne conseillère en marketing.

Ceci dit le titre français du tome 1 est l'exacte traduction de Män Som Hattar Kvinnor soit Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Assez mystérieux. En anglais on fait un peu trop de marketing peut-être en préférant se concentrer sur le personnage de Lisbeth Salander : The Girl with the Dragon Tattoo, approche intéressante mais qui ne respecte pas la manière originale de titrer les histoires.

L'incipit (prologue) est un très bon début de thriller avec l'évocation d'un envoi mystérieux et récurrent et la perspective d'une enquête sur la signification de ce message d'anniversaire.

La page 69 (chapitre 4) est très riche en information sur des personnages, mais même sortie du contexte de la lecture linéaire on y croit, on est captivé par l'information générale qui se construit et les éléments concrets intéressants qui y participent.

La page 114 (début du chapitre 7) nous amène plus directement sur la trâme de l'histoire : un reportage-enquête qui s'annonce très délicat pour le héros Mikael Blomkvist et son magazine Millennium.

Avec le côté exotique d'un polar suédois ce petit échantillonnage m'incite à me plonger dans ses 554 pages qui me semblent potentiellement se lire d'une traite. Verdict sous peu donc.

lundi 9 août 2010

L'île du jour d'avant

Seconde option pour une lecture de vacances, pour durer plus longtemps qu'un snack "Club des 5" : le gros pavé. Umberto Eco est connu comme un érudit de premier plan, le genre d'intellectuel qui fait honneur à la culture europénne. Mais qui dit intellectuel et érudit ne dit pas forcément romancier, en tout cas pas romancier au sens commun.

Le Nom de la Rose avait cette réputation d'être une livre dont beaucoup de gens parlaient dans les dîners en ville au début des années 80, mais que peu avaient lu. Un best seller du "bon ton", un ingrédient central dans la culture confiture de l'époque. Quand Jean-Jacques Annaud en a lancé l'adaptation il a usé 5 scénaristes, notamment le premier, Alain Godard qui a fait un énorme travail de défrichage pour reconstruire la trâme autour de l'essentiel de l'intrigue tout en gardant la saveur originale.

Dans l'Ile du jour d'avant toute la base de l'histoire est racontée en flashback. Le héros a fait naufrage et se retrouve aux antipodes donc l'essentiel consite à raconter qui il est et ce qu'il fait là. La lourdeur à se goinfrer un roman d'Eco n'est donc pas seulement dans les longues disgressions érudites, mais surtout dans le fait qu'on sait en commençant un chapitre qu'on ne va pas avancer dans le temps principal de l'intrigue.

Quelle est la pertinence du test de MacLuhan sur ce type de roman au long cours ? La page 69 peut très bien tomber sur un morceau d'érudition qui va plus intéresser le lecteur potentiel. Elle peut aussi tomber sur une partie plus dynamique. Ici (première édition de la traduction chez Grasset en 1996) on tombe sur une description assez crue du héros, Roberto de la Grive, dans la situation centrale du roman, c'est à dire le temps zéro de la narration sur un bateau fantôme amarré au large de la fameuse ile des antipodes. La lettre d'amour en style de l'époque (XVIIe) qui agrémente cette page est peut-être un exercice de style amusant pour Eco, mais elle n'est pour le lecteur lambda comme moi qu'une oiseuse curiosité.

Redoublons d'effort avec la page 114. Il y est encore question d'amour ! Nous sommes cette fois dans le passé du héros qui fait son éducation sentimentale grâce notamment à un personnage plus expérimenté en matière de mondanités parisiennes. Donc la page 114, sur un contenu similaire est plus légère, plus attrayante que la page 69. Mais je dois reconnaitre qu'après avoir lu le livre au delà de la page 200 (soit une bonne moitié du pavé) la page 69 est plus représentative du "plaisir" de lecture que procure l'ouvrage.

Heureusement quelques mouvements d'érudition apportent un réel intérêt à la lecture de cette histoire qui n'avance pas plus qu'elle ne décolle. Je retiens pour ma part ce passage d'une argumentation contre l'existence de Dieu qu'on retrouve aux pages 77-78 (qui pourrait être la page 69 d'une autre édition, une page 69 alors assez flatteuse sur la marchandise) :

- Donc vraiment vous ne croyez pas en Dieu ?
- Je n'en trouve point de motifs dans la nature. Et je ne suis pas le seul. Strabon nous dit que les Galiciens n'avaient aucune notion d'un être supérieur. Quand les missionanaires durant parler de Dieu aux indigènes des Indes Occidentales, nous raconte Acosta (qui portant était jésuite), ils durent employer le mot espagnol Dios. Vous ne le croirez pas, mais dans leur langue il n'existe aucun terme adéquat. Si l'idée de Dieu n'est pas connue dans l'état de nature, il doit donc s'agir d'une invention humaine... Mais ne me regardez pas comme si je n'avais pas de sains principes et n'étais pas un fidèle serviteur de mon roi. Un vrai philosophe ne demande point du tout de subvertir l'ordre des choses. Il l'accepte. Il ne demande qu'une chose : qu'on le laisse cultiver les pensées qui consolent une âme forte. Pour les autres, c'est une chance qu'il existe et des papes et des évêques pour contenir la révolte et le crime des foules. L'ordre de l'État exige une uniformité de la conduite, la religion est nécessaire au peuple et le sage doit sacrifier une part de son indépendance afin que la société demeure ferme. Quant à moi, je crois être un homme probe : je suis fidèle à mes amis, je ne mens pas, si ce n'est lorsque je fais une déclaration d'amour ; j'aime le savoir et je fais, d'après ce qu'on dit, de bons vers. Voilà pourquoi les dames me jugent galant. Je voudrais écrire des romans, qui sont fort à la mode, mais je pense à nombre d'entre eux et ne m'apprête à en écrire aucun...

lundi 26 juillet 2010

L'énigme du clou chinois

Petite lecture de vacances, et pour l'occasion j'ai essayé de m'intéresser à la page 69 avant de lire la totalité du roman. Je dois d'ailleurs remarquer à ce propos que je n'ai jusqu'à présent fait ce fameux test de MacLuhan qu'a posteriori sur des livres déjà lus ou au contraire que je n'avais aucune envie de lire. Au final ça ne change rien, la sagesse rétrospective fait partie de la subjectivité de mon appréciation d'un roman.

L'énigme du clou chinois m'a été conseillé par un ami très fan de ces enquêtes policières du juge Ti, un personnage réel dont les prouesses ont été romancées par le sinophile Robert Van Gulik. J'avais bien l'intention de lire ce roman sans me poser de questions, à part guêter l'arrivée de la page 69 pour réfléchir à sa représentativité de mon expérience de lecture à ce point.

En commençant la lecture on tombe sur une liste descriptive des personnages, comme pour une pièce de théâtre. Ce détail met en appétit quoiqu'y soient déjà annoncés plusieurs meurtres qu'on découvrira au fil de l'histoire. A la suite de ça est un plan de la ville dont le juge Ti est l'autorité principale de police. Pas très utile, mais en y réfléchissant j'y trouvais là un côté ludique qui me ramenait bon nombre d'années en arrière. Incipit : mise en abyme de l'écriture des aventures du juge Ti. Complètement inutile, ce début de roman est vraiment raté, l'atmosphère décrite est la même que celle dans laquelle œuvrera le juge et le style ne permet vraiment pas de dramatiser les enjeux de l'histoire qui va nous être retranscrite. Rétrospectivement, j'avais complètement oublié cette parenthèse narrative et à la relire je me dis qu'elle est bien inutile, ou juste le vestige d'une idée mal développée.

Ceci dit, passé ce début laborieux on arrive très vite à la page 69. Le rythme n'est pas élevé, les faits se succèdent tranquillement. Pas de reproche trop sévère à faire là-dessus : après tout nous sommes à une autre époque et dans une autre civilisation. La page 69 a ceci d'amusant qu'on y trouve des dessins sur un sujet qui aura son importance dans le lot d'indices qui vont aiguiller notre enquêteur. En plus de ce dessin la page fait état d'une discussion emblématique du style narratif ici : le juge Ti demande à ses lieutenants de lui faire un rapport et leur fait part de l'état de sa réflexion. C'est tellement limpide qu'on pourrait facilement trouver ça insipide, mais c'est totalement à l'image de ce à quoi on peut s'attendre en lisant ce roman.

La page 114 est blanche et la page 115, qui est donc un début de chapitre, est assez "vide" à son tour : brève description d'action, brèves répliques dans le dialogue. Le style est décidément peu marqué. Tout cela se lit d'autant plus rapidement et relativement à me attentes de lecteur je trouve ça médiocre. J'ai vraiment l'impression de revenir en enfance à lire une aventure du Club de 5, du Clan des 7 ou encore des 6 compagnons. Certes il y a un contexte "culturel" précis et quelques morts violentes, mais la création de l'atmosphère laisse largement à désirer.

En bref, un roman policier assez quelconque, avec lequel on peut être indulgent si on n'attend pas trop de l'auteur et de son érudition dans le domaine de la culture orientale. Il n'y a aucun développement des personnages malgré quelques pistes intéressante et tout est décrit de manière uniformément neutre ce qui, tout en simplifiant la narration à l'extrême n'apporte aucun plaisir de lecture particulier.

mardi 6 juillet 2010

Les aventures de Caleb Williams

Voilà un livre dont j'ai appris l'existence il y a une quinzaine d'années dans une chronique sur France Info. J'ai fini par le trouver (merci amazon) et le lire quelques années plus tard. A l'époque je me souviens avoir été assez déçu. Il faut dire que les louanges du journaliste plaçaient la barre très haut. Il s'agit là en effet du premier thriller de l'histoire de la littérature. Ceci dit j'ai lu le livre en entier, parce qu'il est vraiment bien écrit malgré le style didactique qui alourdit l'intrigue.

Reprenons à la première ligne du roman :

My life has for several years been a theatre of calamity.
Voilà qui démarre bien, l'auteur sait parfaitement mettre l'essentiel de son histoire en exergue dès la première ligne. Nous démarrons un récit avec ce sens du danger, de la fatalité qui guette à chaque page, et chaque fin de chapitre n'est que le temps d'une brève inspiration avant de replonger pour lire la suite. C'est ce même mécanisme qui agit sur le lecteur dans les thrillers ou dans les films d'horreur : on redoute ce qui va arriver mais on veut savoir, et c'est cette bataille entre la curiosité et l'appréhension qui fait le suspense. Le mécanisme était tellement efficace que le livre est devenu un best seller que le gens dévoraient en une nuit ce que William Godwin avait mis plus d'un an à écrire.

La page 69 de mon édition chez Penguin Classics tombe vers la fin du premier des trois volumes, à cheval sur les chapitres 8 et 9. On y est au coeur de l'intrigue. Nul besoin de savoir ce qui s'est passé avant, la dramaturgie est en place : il y est question d'ennemis mortels et déterminés, potentiellement violents, et d'une jeune fille prise entre les deux. Le meilleur de Caleb Williams est là, dans la force du récit, il ne peut que pousser le lecteur à vouloir reprendre l'histoire depuis le début. Bref, sur la foi de la page 69 ce livre promet d'être passionnant.

Poussons jusqu'à la page 114 pour voir si un autre échantillon ne serait pas moins flatteur. Nous sommes alors dans le chapitre 1 du deuxième volume. Bien que nous soyons plus dans l'introspection et l'analyse, la tension de l'intrigue qui transparait n'est pas moins passionnante que ce qu'on trouvait à la page 69.

Alors quoi ? Ce livre est-il plus passionnant que le souvenir qu'il m'avait laissé ? Il faut plutôt en conclure, comme nous l'avons déjà fait précédemment, que notre petite méthode d'échantillonnage est très efficace à détecter rapidement la valeur intrinsèque d'un livre. L'auteur ne s'est pas mis à bien écrire à la page 69 ou 114 (qu'il ne pourrait pas précisément situer d'ailleurs au moment de la composition), et on ne peut pas parler de hasard si l'intrigue dont on a un aperçu nous parait profonde et passionnante à ces pages précises.

Et ce fameux style didactique alors ? J'en ai retrouvé des traces entre les pages 69 et 114 justement. Le dernier chapitre du volume 1 en est un bon (gros) exemple. Ma conclusion est que tous les romans écrits à une autre époque, et notamment s'ils se plaçaient au-dessus de la littérature populaire publiée en feuilleton dans les journaux, ont les défauts de leur auteur. William Godwin a voulu faire un roman pour illustrer ses thèses politiques. Il y a brillamment réussit, mais pas dans les parties où il prend justement la parole pour faire le point sur ses idées. Je me souviens encore avoir sauté un chapitre de Notre-Dame de Paris où Victor Hugo ne faisait que recycler sa documentation sur Paris à l'époque d'Esmeralda, Quasimodo, Frolo et Phébus (Phébus chez qui Caleb Williams avait d'ailleurs été édité en français). Je me souviens aussi qu'un éditeur avait publié le Père Goriot en annotant en marge les longues descriptions que le lecteur pouvait sauter ("en résumé, la chaise est très vieille, mais belle"). Donc peu importe, il est important de faire la part des choses et de comprendre la qualité d'un livre (ou d'une personne) et de ne pas s'étendre sur des défauts superficiels.

Que tous les lecteurs d'aujourd'hui ne soit pas capables d'apprécier ce livre parce que la majorité (comme dans tous les domaines artistiques) est dominée par une approche de consommateur de culture, c'est un fait. Les amateurs de littérature, les connaisseurs, sauront y trouver leur bonheur sans s'arrêter à une tournure qui sollicite plus leur cerveau et les fait donc penser que ce n'est pas ce qu'ils veulent lire. C'est exactement la même chose pour moi avec les vieux films, même sans aller jusqu'aux films en noir et blanc, son mono. Et je ne parle même pas des films muets. Comme ancêtre des thrillers modernes, Caleb Williams peut être comparé à un film muet, considéré comme un chef d'œuvre par quelques connaisseurs, étudié dans un contexte académique qui noteront son influence, mais globalement, sinon oublié de tous, de moins en moins lu.

EDIT 17/10 : J'ai retrouvé (grace au projet Gutenberg) le passage qui m'avait le plus marqué, qui dépeint parfaitement une ambiance de thriller, quoiqu'avec l'emploi du passé. Le passage arrive tôt dans le livre, bien avant la page 69, qui illustre parfaitement la précédente description du maitre de Caleb Williams.
One day, when I had been about three months in the service of my patron, I went to a closet, or small apartment, which was separated from the library by a narrow gallery that was lighted by a small window near the roof. I had conceived that there was no person in the room, and intended only to put any thing in order that I might find out of its place. As I opened the door, I heard at the same instant a deep groan, expressive of intolerable anguish. The sound of the door in opening seemed to alarm the person within; I heard the lid of a trunk hastily shut, and the noise as of fastening a lock. I conceived that Mr. Falkland was there, and was going instantly to retire; but at that moment a voice, that seemed supernaturally tremendous, exclaimed, Who is there? The voice was Mr. Falkland's. The sound of it thrilled my very vitals. I endeavoured to answer, but my speech failed, and being incapable of any other reply, I instinctively advanced within the door into the room. Mr. Falkland was just risen from the floor upon which he had been sitting or kneeling. His face betrayed strong symptoms of confusion. With a violent effort, however, these symptoms vanished, and instantaneously gave place to a countenance sparkling with rage.

"Villain!" cried he, "what has brought you here?" I hesitated a confused and irresolute answer. "Wretch!" interrupted Mr. Falkland, with uncontrollable impatience, "you want to ruin me. You set yourself as a spy upon my actions; but bitterly shall you repent your insolence. Do you think you shall watch my privacies with impunity?" I attempted to defend myself. "Begone, devil!" rejoined he. "Quit the room, or I will trample you into atoms." Saying this, he advanced towards me. But I was already sufficiently terrified, and vanished in a moment. I heard the door shut after me with violence; and thus ended this extraordinary scene.

vendredi 6 mars 2009

Boule de Suif

On rencontre toujours quelques pédants pour regarder Maupassant de haut. Pas assez sophistiqué, il serait juste bon à s'ouvrir à la littérature quand on arrive à l'adolescence, ou à apprendre le français quand ce n'est pas notre langue maternelle. Le gros préjugé derrière tout ça consiste à dire que Maupassant écrit dans une langue simple, un français propre mais limité. Cette idée reçue, typique des pédants qui ont donc une haute opinion de leur capacité de jugement, ne survit pas à une analyse comparative sérieuse du vocabulaire employé par Maupassant et celui de contemporains plus estimés comme Flaubert, Zola ou Proust.

Alors certes, les romans de Maupassant ne sont pas des chefs-d'œuvre. Bien charpentés, il leur manque toujours un souffle qui porte au delà de l'enchaînement de tableaux merveilleusement mis en scène. Bel-ami, que je considère comme son meilleur roman, est un excellent conte pour adultes où le rythme de l'histoire, la dynamique du personnage central, arrive à faire oublier la vacuité des personnages. Dans les autres romans il y a une forme de morale directement pessimiste qui peut avoir son charme (quand on commence Une Vie, ou quand on lit rapidement Mont-Oriol ou Pierre et Jean), mais qui tourne vite à l'obsession morbide (Fort comme la Mort).

Quoiqu'il en soit, tout le monde, à la suite de Flaubert, s'accorde à reconnaître Boule de Suif comme le chef-d'œuvre de Maupassant. Cette longue nouvelle a marqué son entrée sur la scène littéraire et il est un peu facile de regarder l'auteur comme un businessman de la plume qui aurait ensuite décliné son savoir-faire en publiant ses petites histoires dans la presse. Ceci dit, l'enthousiasme, la fraîcheur d'esprit sur Boule de Suif laissent plus de place à l'empathie de l'auteur pour son personnage central (empathie qui choque toujours le bourgeois d'ailleurs). Si sur une soixantaine de pages (édition Olendorff de 1907) Maupassant est au sommet de son art, cela ne veut pas pour autant dire qu'il est plus facile d'écrire des histoires courtes. C'est peut-être plus facile pour commencer à travailler son style, mais un bon romancier ne peut pas forcément pondre d'aussi bonnes nouvelles (un excellent écrivain, si).

Pas de test de la page 69 donc pour Boule de Suif qui, de toute façon, se lit d'une traite en moins d'une demi-heure pour les plus rapides. On a souvent dit que le style de Maupassant était très proche du cinéma. Du cinéma classique, utilisant un vocabulaire balisé diraient encore une fois les plus méprisants. La première page de Boule de Suif démarre sur un plan d'ensemble. Le décor, l'action sont posés avec une économie de mots, un rythme et une précision photographiques. Ce qui gênerait les pédants littérateurs ce serait donc ça, cette simplicité où il suffit presque de s'installer et de laisser le conteur faire son travail, laisser les images s'enchaîner. Encore une fois il ne faut pas s'attarder aux premières pages : ici, la description du contexte de la guerre de 1870 ne doit pas faire fuir ceux qui cherchent des histoires où les relations entre les personnages ne sont pas régies par des grades fixes.

Adaptons le test de McLuhan : si la page 69 correspond la plupart du temps au premier tiers d'un roman de 200 pages, intéressons-nous à la page 23 de Boule de Suif. Sans préméditation, je découvre que tout est dans cette page : le mépris et l'hypocrisie des occupants, la gentillesse de Boule-de-Suif qui confine à la naïveté sociale. Pas plus que Maupassant elle n'a la prétention de se placer au-dessus de sa situation sociale et elle ne cherche pas non plus à en imposer aux autres pour anticiper leurs remarques dans son dos et leur faire baisser les yeux face à elle.

Même si d'aucuns le classent comme un écrivain de deuxième catégorie, Maupassant ne dépend pas du regard des autres parce qu'il n'a jamais fait l'erreur d'écrire pour les critiques littéraires. Qui lit encore les Goncourt aujourd'hui ? Des étudiants qui sont obligés de le faire, et pourtant, les frères Goncourt sont le symbole de la réussite littéraire qui fait baver les milliers de français qui se font fort d'aligner trois phrases avec prétention dans le style et dans la pose comme conteurs d'histoire. Maupassant, lui, a gagné l'admiration des lecteurs, pas de ceux qui croient savoir ce qu'est la littérature.

vendredi 28 novembre 2008

L'immortalité

Mon point de vue très panoramique sur Proust ne doit pas passer pour de l'anti-intellectualisme primaire, ou une opportunité gratuite pour moi de faire le malin en crachant dans l'infusion à la camomille. Il y a des lectures que je reconnais comme très intellectuelles mais qui sont beaucoup plus lisibles, comme un simple roman, qu'un gros Proust. Ce n'est pas parce que le contexte est riche qu'on doit entrer en hyperventillation !

Avant de lire L'insoutenable légèreté de l'être je m'étais intéressé au roman suivant de Kundera : L'immortalité. Aucune raison particulière, si ce n'est que je devais être dans une phase plus intellectuelle si j'en crois le titre, mais aussi le menu du bouquin étalé en quatrième de couverture. Quoiqu'il en soit, après l'avoir vaguement feuilleté au Virgin du Carroussel, je l'ai acheté et j'ai lu avec plaisir ces 500 pages.

La première page montre un style simple quoiqu'on rentre direct dans une sorte d'introspection-analyse du monde environnant qui, chez Houellebecq, tournerait vite à un trip d'intellectuel tourmenté cuisiné dans une grande marmitte avec des arômates de l'air du temps. Bref, si un incipit peut rebuter le lecteur, le début de L'immortalité engage à lire plus loin. Et c'est tant mieux parce qu'il ne s'agit pas d'avoir l'air génial à la première des 500 pages...
J'appelle à la barre McLuhan.
Page 69. Nous sommes dans le chapitre 9, à la toute fin de la première des 7 parties du roman. On est toujours dans cette analyse extérieure qui donne tout de suite une coloration très intellectuelle, d'autant qu'il s'agit d'observer un couple sur la durée. C'est très pertinent, très bien décrit, le style est toujours aussi simple, au service des idées avancées, sans en rajouter. Le tout donne l'impression que l'émotion n'arrive pas à prendre pied dans le décor, entre nos personnages. Et c'est précisément le ton qu'il faut sur les mots justes.
La page 114 nous propulse au cœur de la deuxième partie où Kundera fait une digression, qui m'a beaucoup marqué à l'époque, sur Goethe. La page 114 seule ne permet pas de saisir la pertinence de cette digression au cœur du roman, elle n'en reste pas moins stimulante. Le style n'a pas varié, et la distanciation qu'il apporte est peut-être plus facile à accepter, dans le cadre de cet essai sur l'immortalité de Goethe, pour le lecteur papillonnant qui cherche des raisons d'avoir envie de ce livre.

Bref, McLuhan jure toujours de dire toute la vérité, rien que la vérité. La page 69 me parait ici correspondre pleinement au souvenir que j'ai gardé de ma lecture.

samedi 8 novembre 2008

Du côté de chez Swann

Gide s'en est donc voulu de rejeter le premier morceau de la Recherche du Temps Perdu sur une impression superficielle, en l'occurrence un échantillon statistique digne de McLuhan. Il s'agit de bien voir ce qui, sur nos exemples, fait toute la pertinence du sondage auquel se résume la règle de McLuhan. Je fais part ici de mon propre jugement littéraire, de mon appréciation sur ces échantillons en fonction de mes attentes et de mes goûts, a posteriori (bien conscient de ce qu'une lecture intégrale m'a apporté ou pas), mais aussi quelques fois a priori. Libre à chacun de procéder lui-même à ces expériences sur des livres déjà lus, des livres conseillés, ou des livres qu'il tarde à entamer : la règle de la page 69, pour universelle que soit sa valeur, ne fournit qu'une conclusion relative à un lecteur donné.

Proust. Voilà un auteur qui tient un place écrasante dans la littérature française. Il arrive après le foisonnement du XIXe et semble mettre un point final aux œuvres imposantes, aux sommes du genre La Comédie Humaine ou Les Rougon-Macquart, de même qu'il lance la mode de la plate ego-fiction après une période où certains ont cherché à écrire (trop) différemment juste pour faire les malins. Proust est révéré à l'étranger et de manière générale dans les milieux qui se targuent de connaître la littérature. Pourtant, concrètement, le style de Proust demande tellement d'efforts de concentration qu'on ne peut pas dire qu'il s'adresse à tout le monde. Personnellement j'ai essayé deux fois de lire Du côté de chez Swann, j'ai trouvé l'expérience très riche mais aussi très frustrante parce qu'à force de foisonnement intellectuel on perd le fil, on revient en arrière... lire Proust devient vite laborieux et loin de tout le plaisir simple de la lecture. Je sais bien que certains sont plus capables que moi pour cette expérience anaérobie, mais c'est qu'ils ont des capacités de concentration nettement au-dessus de la moyenne (à moins que ce ne soit au niveau de l'oxygénation du cerveau). Proust est élitiste, Proust est inextricablement intellectuel.

Quand Gide regrette d'avoir jugé trop vite Proust, il regrette d'abord d'avoir poussé un peu vite chez un autre éditeur le potentiel d'un tel écrivain. Est-ce qu'une règle plus rigoureuse comme celle de McLuhan lui aurait permis au moins de ne pas surestimer sa capacité à juger rapidement et personnellement un manuscrit ? De juger professionnellement (voire scientifiquement) sans perdre son temps à rentrer dans une lecture où le côté émotionnel prend vite le pas sur le rationnel ?

Incipit.
"Longtemps, je me suis couché de bonne heure." Tout le monde connait cette première phrase, magnifique, que le premier chapitre va nous développer et nous diluer et nous baratter pendant une centaine de pages (une cinquantaine dans l'édition "écrit petit" du Livre de Poche) pour s'achever sur l'anecdote de la madeleine, nostalgie sensorielle diffuse, véritable point de départ de cette recherche du temps perdu.
Page 69. Discussion mondaine où Swann argumente qu'il vaudrait mieux lire chaque jour des Pensées de Pascal plutôt que les informations biodégradables que nous proposent les journaux. N'est-ce pas merveilleux comment ce passage résume l'esprit de Proust, cette vie hors du temps, où l'on perd son temps justement à discuter d'un monde idéal où le temps serait employé aux choses importantes de l'esprit ? Tout ça est bien mis en scène, délicieusement suranné et subtilement futile. Que dire de plus sur Proust ?
Page 114. Considérations très banales sur la santé de sa tante, featuring Platitudes bien ordonnées by Eulalie.

En somme, ma tante exigeait à la fois qu'on l'approuvât dans son régime, qu'on la plaignît pour ses souffrances et qu'on la rassurât sur son avenir.
C'est à quoi Eulalie excellait.

Moins intéressant que la page 69 (Swann n'est pas là donc on tombe dans un quotidien plus qu'insignifiant) mais les phrases sont nettement moins longues qu'au début, et on peut se laisser séduire par ce goût de madeleine égrené au fil des subjonctifs.

Si l'on veut bien reconnaitre la nostalgie comme un fonds de commerce littéraire, alors Proust en a créé un modèle d'exploitation intensive. A l'opposé de l'interminable Recherche du Temps Perdu les Souvenirs d'enfance de Pagnol sont proposées à la lecture dès l'école primaire. Le langage est simple, imagé et rayonnant du soleil de Provence ; Pagnol raconte des épisodes saillants de sa jeunesse sans prétendre tout faire tenir dans une madeleine intellectuelle. Il ne s'agit pas d'une morbide nostalgie mais simplement de souvenirs d'enfance qu'on lui a demandé de retranscrire. Alors certes "Je suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers." c'est moins puissant intellectuellement, mais combien plus joli. Alors qui est ce Proust qui nous propose juste de perdre notre temps en déchiffrant avec lui comment il a perdu le sien ?