vendredi 20 octobre 2023

Livres les plus diffusés depuis Guthenberg

Je me suis amusé récemment à poser cette colle à ChatGPT. Normalement un "bête" algorithme devrait être capable de compiler les informations sur les estimations des livres les plus imprimés de l'Histoire. Seulement voilà, il se trouve que ChatGPT est bridé comme un bonzai pour ne pas restituer des discours haineux, racistes etc. qui se trouvent immanquablement dans l'immense corpus de textes qu'il a ingurgité. Donc il m'a fourni une sorte de liste de lecture bien proprette de "Best sellers" à travers les ages sans trop se forcer à mentionner une estimation (évidemment, comme un journaliste perclus d’extrémisme objectivitaire il s'avère incapable d'analyser et hiérarchiser ses sources pour produire de l'information à valeur ajoutée) :

  • La Bible, estimation à 5 milliards de copies imprimées. Pas de souci, tout le monde aurait pu deviner qu'il s'agit là d'un des livres les plus (sinon le plus) diffusés depuis le premier tirage de Guthenberg.
  • Don Quixote (Cervantes). ChatGPT ne me donne pas d'estimation. J'ai trouvé ailleurs 500 millions de copies. Comme pour la Bible le livre, au delà de l'intérêt de son contenu, bénéficie d'une antériorité importante.
  • A Tale of Two Cities (Dickens). ChatGPT m'évoque des critères qualitatifs, et aucune référence à du quantitatif. Amazon évoque le chiffre de 200 millions de copies vendues.
  • The Lord of the Rings (Tolkien). ChatGPT avance des "centaines de millions" de copies. Hallucinant, c'est le mot, de ne pas avoir une meilleure estimation pour un livre quasi contemporain. Je trouve par ailleurs une estimation à 150 millions, donc pas vraiment "des" centaines. Certes de quoi figurer dans une liste de Best sellers pour qui chercherait des idées de romans "incontournables" à lire, mais ce n’était pas ma question.
  • Harry Potter (Rowling). Cette fois j'ai bien l'estimation actuelle officielle de 500 millions de copies vendues des différents volumes. Je note que c'est phénoménal pour un livre qui s'adresse d'abord à un jeune public et qui est sorti en même temps que le Kindle. Ceci dit je suppose que les copies numériques sont prises en compte (mais quid des audio books?). L'estimation est ici facile du fait que les droits sont centralisés du côté de l'éditeur et de l'auteur. Sachant que J.K. Rowling ne compte pas faire du Disney avec moults sequels et prequels (il y a eu néanmois quelques spin-offs certainement réclamés par l'éditeur usurier) il sera intéressant de voir dans quelle mesure la future série va renouveler l'intérêt des livres pour les nouvelles générations.
  • Le Petit Prince (Saint-Exupéry). Cocorico, un petit livre français très stimulant pour les enfants et à méditer pour les adultes. ChatGPT ne sait qu'avancer la traduction dans pas moins de 300 langues et dialectes ! A comparer à 110 traductions pour Tintin, plus de 100 pour Astérix aussi... et aux 3283 qui font partie du travail de diffusion de la Bible. Wikipedia évoque "plus modestement" 140 millions de copies vendues pour Le Petit Prince.

Et maintenant voici ce que ChatGPT a oublié d'inclure (peut-être, pour être honnête, du fait de paramètres dans mes préférences pour des réponses plus créatives : ce paramètres devient absolu et il ne sait pas détecter des exceptions objectives à ma préférences générale pour une formulation moins lourde de clichés dans ses réponses) :

  • Le Coran. Évidemment, c'est d'autant plus troublant que je disais plus haut qu'un gros travail de "castration" est effectué pour éviter que ChatGPT ne manifeste un biais dans ses réponses (ce qui est totalement illusoire vu qu'il est impossible de parvenir à "équilibrer" un poids relatif des différentes cultures/opinions/sensibilités/etc. dans l'apprentissage de notre algorithme tout-puissant). Explication de ChatGPT à cet oubli : il s'est concentré sur des livres qui ont influencé la culture et la littérature occidentales. Typiquement la rationalisation d'un biais, peut-être induit par mes paramètres dans une certaine mesure, mais un biais quand même qui passe outre l'énoncé de ma simple question initiale. Estimation pour le Coran : autour du milliard de copies, et certainement plusieurs milliards dans quelques années étant donné la démographie des pays musulmans.
  • Le Petit Livre Rouge (Mao). ChatGPT m'évoque l'aspect controversé des écrits. Et alors ? Est-ce que je lui ai demandé de tenir compte du contenu des livres ? Incroyable ce petit personnel qui prend des initiatives radicales, de vrais petits gardes rouges ! J'avais justement le souvenir qu'il était dans le Guiness Book des records. Et il y a de quoi ne pas être déçu : 6-10 milliards de copies ! Et tout ça concentré autour de la triste période de la Révolution Culturelle. Ce qui est intéressant c'est qu'il n'y a eu qu'environ 1 milliards de copies officielles et que l'estimation du reste participe d'un effort "open source" pour diffuser largement l'opuscule dans 117 pays dès 1967 (20 traductions recensées). A mettre en regard des 30 à 45 millions de morts de faim directement dus à la politique du Grand Bon en Avant... avant que Mao ne revienne expliquer le sens du communisme pur dans les 427 citations du Petit Livre Rouge et arrondir son score avec un peu d'épuration politique.
    A côté Hitler est un petit garnement avec même pas 10 millions de morts directement dus à sa politique d'expansion et d'extermination. Mais il n'avait fait imprimer que 12 millions d'exemplaires de Mein Kampf. Ceci dit le livre est apparu sur des classements de Best sellers en Allemangne lors de sa réédition...
  • Dans le même registre de l'expérimentation politique à base de révolution pour rendre le pouvoir aux valeurs pures du travail, de la terre... le Manifeste du Parti Communiste (Marx/Engels) aurait atteint 200 millions d'exemplaires. Oui, il faut toujours revenir aux bases.
  • La Magna Carta. Là j'accepte la justification de ChatGPT que c'est avant tout un texte juridique, pas un livre. Malgré environ 250 millions d'exemplaires ça reste au plus un fascicule si on ne veut pas l'imprimer en petit sur une seule feuille de papier;
    Idem pour la Declaration of Independance (1776) qui atteindrait 200 millions d'exemplaires, forcément, c'est la version intellectuelle du drapeau américain qu'on va retrouver dans toutes les écoles et nombre de bâtiments publics.

TL;DR

En résumé je vous le dis le top 3 ne sera pas dans ma liste de lecture pour l'été prochain :

  1. Citations du Grand Timonier Mao (Petit Livre Rouge) - au moins 6 milliards d'exemplaires
  2. La Bible - au moins 5 milliard
  3. Le Coran - au moins 1 milliard
  4. Don Quixote et Harry Potter - 500 millions

      6. A Tale of Two Cities et Das Kommunistische Manifest - 200 millions

Comme quoi, on se plaint aujourd'hui de la place que prennent les écrans mais l'abrutissement de masse va de pair avec tout media de diffusion de masse. Il n'y a jamais de miracle, toute nouvelle invention se trouve immanquablement exploitée contre l'intérêt général et pour la satisfaction des aspirations de quelques uns (quête de pouvoir <==> cupidité).

lundi 7 septembre 2015

Millénium 4 - The Girl in the Spider's Web

J'ai pris l'habitude de lire Millénium en anglais donc je continue. Le titre anglais reste sur l'interprétation marketing éloignée du titre original, mais qu'importe maintenant qu'on s'éloigne du travail de l'auteur original ?
Par rapport aux titres choisis par Stieg Larsson, Ce qui ne me tue pas ne mange pas de pain non plus, mais je dois avouer que je trouve la couverture française rebutante. Quand je lis Millénium, Lisbeth Salander ne prend pas dans mon esprit les traits de Noomi Rapace ou Rooney Mara, mais alors ce dessin baveux... Les éditeurs d'autres pays ont le bon goût de simplement suggérer un corps ou à la limite un visage de 3/4, alors qu'est-ce que c'est que cette idée de bibliothèque rose de tirer le portrait du héros en couverture ?

David Lagercrantz s'est attelé à l'ouvrage de reprendre le flambeau. Voyons rapidement quelle impression ça donne.

Incipit : Prologue et liminaire de la Partie I.
Imitation quand tu nous tiens... je n'ai pas réussi à voir ce prologue comme quelque chose qui me ramenait à la continuité des 3 tomes de Stieg Larsson. Un peu gros comme procédé introductif lourdingue de polar : cet instantané de 4-5 lignes se serait d'après moi mieux fondu dans un vrai premier chapitre que là, tout nu, tout raide.
Cet histoire commence par un rêve, et un rêve plutôt banal.
C'est un stéréotype éculé que de commencer une histoire (et a fortiori pour un scénario qui n'a justement aucune prétention littéraire) par le héros qui se réveille. On regrette que Stieg Larsson n'ait pas eu le temps de corriger quelques détails et lieux communs journalistiques (et profiter un peu de son succès), mais quelle est l'excuse ici pour que l'éditeur original laisse ce prologue nul et insignifiant ?

La partie I est introduite par un petit brief wikipedia sur la NSA. Entendre parler de la NSA ça m'évoque d'emblée une série TV américaine et au delà je pense qu'en août 2015 une très très large majorité des lecteurs de Millénium connaissent, en gros, le principe de la NSA. Donc après le prologue très médiocre on tombe dans un nouveau teaser qui justement ne suscite pas plus que ça la curiosité et nous ramène à un bas niveau de polar.

Page 69. On tombe par hasard sur Lisbeth Salander, mais un personnage assez désincarné entre abus d'alcool et petite pensée pour Mikael Blomkvist. Pas vraiment le personnage extrêmement sûr de lui et donc devenu très froidement pro au fil des histoires précédentes.

mercredi 1 juillet 2015

Dix petits nègres


Cet air de vacances me rappelle l'époque où je dévorais des romans policiers et d'aventures sans trop me poser de question. Mais justement cela faisait partie de la formation de l'esprit critique. Chez les fans de littérature policière j'ai quand même tendance à voir des gens qui en sont restés à cet age naïf qui relie l'enfance à l'adolescence. Je ne critique pas le fait de conserver la capacité à s'émerveiller : tout le monde a besoin d'avoir conservé une "passion simple" qui le rattache à ce qu'il est vraiment, ce qui n'a pas changé au fond de lui. Je suis plus sévère avec les gens qui se complaisent dans le divertissement total. Mais il est vrai que la société de consommation cherche à nous infantiliser à la moindre occasion...


Je n'ai jamais lu d'Agatha Christie avant l'âge adulte. J'avais tenté le Meurtre de Roger Akroyd sans être intéressé par la manière dont l'histoire se développait et je n'ai pas insister après être tombé sur une description du livre donnant le fin mot de l'histoire. Parce que c'est effectivement ça le problème du 'whodunit' : on lit ça comme une énigme, comme un puzzle standard, comme on ferait un sudoku, une partie de solitaire (de candy crush ??), pour se libérer l'esprit (ou se l'occuper, c'est selon) à bon compte. Je suis assez tôt devenu fan d'Hitchcock et d'un point de vue technique narrative son talent pour le suspense était au niveau de son dénigrement du 'whodunit' (en réponse d'ailleurs à des questions récurrentes sur le fait qu'il n'adaptait pas Agatha Christie).

A l'age adulte j'ai été incité de tenter l'expérience : parce que des gens intelligents m'y incitaient et que je ne pouvais donc pas évacuer ça définitivement d'un revers de main sans y avoir goûté. Et Dix petits nègres était censé être le chef d’œuvre du genre. L'incipit est très représentatif du style de ces "romans de gare" : c'est fonctionnel, c'est du reportage, de l'écriture journalistique faite pour ne laisser la place à aucune ambiguïté de langage. En deux mots : une absence de style assumée, ramenant les mots à leur fonction primaire de venir habiller le plan de l'auteur.
Confortablement installé dans le coin d'un compartiment de première classe, le juge Wargrave, depuis peu à la retraite, tirait des bouffées de son cigare en parcourant, d'un œil intéressé, les nouvelles politiques du Times.
Bientôt, il posa son journal sur la banquette et jeta un regard par la vitre. Le train traversait le comté de Somerset. Le juge consulta sa montre: encore deux heures de voyage!  Alors, il se remémora les articles publiés dans la presse au sujet de l'île du Nègre.

jeudi 6 novembre 2014

Constellation


Attirance morbide de saison (difficile d'échapper aux questions de sécurité aérienne en 2014), bienveillance pour le faits-divers de la disparition de Marcel Cerdan porté au rang de tragédie des temps modernes et curiosité moins malsaine (quoique) pour les jeunes auteurs français, j'ai été tenté de lire Constellation, d'Adrien Bosc. Premier roman et tout de suite un prix, mais celui des « 40 papys la tremblotte du Quai Conti » (Desproges), je pouvais déjà espérer que le bouquin présente quelques gages de fraicheur sans prendre trop de liberté avec la langue française.

Sans plus de préjugés l'incipit… ou plutôt non, car avant même d'entrer dans le vif du sujet l'auteur choisi de fourrer des citations à intervalles réguliers. En exergue du bouquin, puis de chaque chapitre. C'est lourd, très lourd. Les citations perdent leur éventuelle saveur originale et traînent comme des feuilles mortes, platitudes collées dans l'herbier du collectionneur opportuniste. Deux citations avant l'incipit :
« La combinaison de quelques mots suffit parfois à orienter notre vie » (Antonio Tabucchi)
puis avant le premier chapitre, Orly,
« Je suis la vrille colossale / Qui perce l'écorce pétrifiée de la nuit. »
Ces derniers vers ont un certain charme mais ils sont totalement écrasés par leur utilisation en paraphrase du drame qu'on va nous raconter. [J'avoue qu'étant étudiant le manque de confiance dans ma prose me poussait aussi à rehausser mes manuscrits de citations plus ou moins pertinentes, jusqu'au moment où ça devenait un jeu d'en recréer, d'en inventer, pour finalement comprendre qu'on n'avait plus besoin de ces encombrantes « béquilles de la pensée. »]

jeudi 14 novembre 2013

Les Clients d'Avrenos

J'ai recherché ce livre  parce qu'il s'agissait du titre que Michel Audiard avait choisi pour parler du talent de Simenon, un talent où le style s'efface complètement derrière un savoir-faire de narration magistral (je paraphrase et j'acquiesce dans le même temps). Audiard reproche aux critiques littéraires d'avoir minimisé ce talent, d'avoir réduit Simenon à un "Balzac du pauvre" alors que pour lui (qui déteste le style de Balzac ou Zola) trouve que c'est plutôt Balzac qui serait le Simenon du pauvre.

Difficile de ne pas lire un Simenon en entier quand on le commence. Tout est limpide dans l'économie de mot, précis percutant dans les descriptions comme dans la psychologie des personnages. Mais passons le quand même à la moulinette, comme les autres.
L'incipit est intéressant, mais rien d'ahurissant non plus d'entrée de jeu. On arrive tranquillement dans une histoire, on est en Orient (Ankara) il faut se laisser gagner par l'atmosphère du lieu.
Page 69 : toute l'histoire est là en une seule page (début du chapitre IV dans mon édition, celle de 65 qui est de l'époque de l'interview d'Audiard). Les clients d'Avrenos, dont Jonsac, et puis Nouchi. Une soirée comme une autre pour eux, à boire et à fumer sur les bords du Bosphore.
Page 114 : on est un cran plus loin dans la fuite en avant au cœur de l'histoire, mais tout est pareil. Il n'y a pas vraiment d'intrigue, l'essentiel est dans l'atmosphère et les personnages qui se croisent, et parfois s'entre-choquent. Donc oui, le lecteur qui attend une intrigue policière du créateur de Maigret pourrait facilement trouver que ça ne lui évoque rien, mais comme d'habitude si on n'est pas figé sur des attentes particulières, une page est largement suffisante au talent de Simenon pour donner à voir un tableau lumineux et qui attise la curiosité en même temps. Si le style n'est pas fascinant (parce qu'il s'efface au profit de la concision et l'efficacité des mots) le savoir-faire est tout simplement fascinant.

Il faudrait être bien coincé du derche pour bouder son plaisir de lire simplement, se laisser emporter facilement dans une histoire à la fois simple mais pleine de profondeurs, de petites touches qui composent un tableau qu'on peut apprécier vite fait et néanmoins garder en mémoire très longtemps (comme Audiard qui d'ailleurs a alors, à son grand regret, voulu découvrir Istanbul par lui même, avant se réapproprier l'histoire dans son roman Le jour, la nuit... et toutes les autres nuits) parce qu'on a vraiment eu la sensation de voir ces décors et ces personnages, et même temps que de ressentir et partager leurs ambitions et leurs doutes, mais surtout d'éprouver de la sympathie malgré leurs caractères peu reluisants, bien peu héroïques ni même flamboyants.
Oui, on peut avoir l'impression que Simenon écrit avec trop de facilité, qu'il aurait pu pondre un monument mais qu'il a préféré aller au plus simple, raconter l'essentiel de son histoire en à peine 200 pages et passer à autre chose. On ne peut pas sérieusement lui reprocher d'avoir eu une imagination si fertile et une productivité si soutenue. Un Simenon moyen s'oublie plus facilement, mais un bon Simenon donne envie d'en lire d'autres. Tous les autres, avec leurs faiblesses et les redites de l'auteur, parce que tout ça est en phase avec l'humanité des personnages qu'on va croiser et qu'on va côtoyer sans distance parce qu'ils sont si proches de nous.

jeudi 8 novembre 2012

Mort à crédit

Trêve de plaisanteries, passons à un auteur sérieux. Enfin je veux dire un mec qui en a dans la plume et dans les tripes, du calibre tel que la simple évocation de son blaze nettoie à sec le moindre souvenir de la valetaille qui ose aujourd'hui se la ramener sous l'étiquette littérature. Dans Mort à crédit Céline plonge plus profondément dans l'autobiographie. Il est l'écrivain "énervé" par excellence, celui qui a tellement sur le cœur qu'on le ressent direct dans la puissance de ses mots. C'est d'ailleurs presque devenu un cliché que de dire que la découverte de Céline c'est comme se prendre un direct en pleine poire. Ou un uppercut dans le bide. En tout cas une expérience qui tranche violemment avec la jolie littérature telle qu'on nous l'apprend, plutôt telle qu'on nous l'inculque de force depuis les premières poésies à annoner naïvement jusqu'à l'étude en long en large et ad nauseam des œuvres bien policées de Flaubert ou Zola pour le bac français (hé oui, Mme Bovary ou Thérèse Raquin ça choquait le bourgeois il y a 150 ans). Dernière parenthèse avant le gong j'ai trouvé facilement Mort à Crédit en téléchargement gratuit. J'entends, pas en allant chiner chez les 'usual suspects' de la "piraterie". En tout cas j'étais étonné qu'il soit dans le domaine public... ou que des fans prennent le risque parce que l'édition Folio (la plus abordable donc) est expurgée d'un certain nombre de termes jugés choquants ! Dès l'incipit le style de Céline fait son travail. Les phrases s'enchainent comme un torrent d'émotions trop longtemps restées enfouies. Elles s'entrechoquent nerveusement, on est décidément bien plus dans un sorte de pointillisme virulent que dans la littérature de papa toute proprette avec leur train-train d'idées et de tournures narratives sans surprise. Après une telle entrée en matière quel esprit étroit n'aurait pas envie de plonger plus loin, d'être pris de cette ivresse des profondeurs de l'âme de l'auteur ? A quoi bon minauder pour renifler la page 69, 79, 99 ou 599 ? (oui c'est un pavé, qui se dévore plus qu'il ne se lit vite comme j'aurais plutôt tendance à dire pour le polar que j'ai lu en septembre, mais vraiment aucune comparaison possible niveau plaisir de lecture) Je le fais néanmoins pour l'exemple, et d'ailleurs cela montre les limites de l'exercice d'échantillonnage littéraire (Gide ne me contredirait pas). Lire à froid la page 69 (ici : début du mouvement consacré à leur horrible voisine, Mme Mahon) c'est tomber au milieu du fil narratif et potentiellement être rebuté par la description sordide (mais un sordide flamboyant à la différence de Gorgone-Zola, pour reprendre l'expression de Nietzsche) de l'enfance de Louis-Ferdinand Destouches. Sordide anecdotique, oui c'est la punition de qui veut prendre Céline avec des pincettes, alors que franchement, se limiter à une page de Céline prise au hasard c'est accepter de juger un chef sur des clichés de ses plats. La page 114 (épisode picaresque avec l'oncle Arthur dans l'édition citée) est plus "vendeuse" en ce sens, mais à froid, être jeté au milieu d'un ouvrage de Céline c'est prendre le risque d'être rebuté pour longtemps par la baignade. Non, vraiment, le test qui fait l'objet de ce blog prend son sens en ce qu'il s'agit de se faire une opinion sur le livre en 1 page et de voir si cette opinion est confirmée plus loin. En revanche il ne s'agit pas pour autant de juger un livre à la va-vite. Il faut surtout prendre le temps de voir si l'auteur a du style (en ce qui me concerne du moins) et si le livre ne tourne pas en rond sur le même tempo, les mêmes personnages, la même mécanique déclinée jusqu'à avoir pissé 200 pages (c'est les specs des éditeurs, en dessous ça ne fait pas sérieux, donc je suis très dubitatif quand je vois l'essentiel de la production littéraire plafonner à 200-220 pages). Normalement pour un auteur précédé par sa réputation, comme ça doit être le cas de Céline, pas besoin de test. Mais il faudra bien que nos prochains grands auteurs passent ce test à froid avant de tenir une réputation !

jeudi 27 septembre 2012

La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert

Phénomène de la rentrée (ou pas - pour utiliser un tic de ponctuation rhétorique qui m'agace en ce moment) La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert ne se distingue pas par son titre. Au moins disons que ce n'est pas un roman qui essaie de se la raconter avec un titre profundus de profundibus. Mais ne commençons pas à préjuger d'un roman sur son titre, ce serait vraiment du délit de sale gueule.

Ce deuxième roman de Joël Dicker a fait parler de lui en étant présélectionné pour le Goncourt début septembre, soit quelques semaines avant sa sortie en rayons. Le barrage de louanges est assez impressionnant, et enthousiasmant quand on a l'habitude de voir passer les publi-rédactionnels  cul-pincés des différentes chapelles lors de chaque rentrée littéraire. J'achète (version papier malheureusement, c'est lourd 650 pages quand on est habitué à un appareil électronique...).

Incipit

Il correspond à une page intitulée Le jour de la disparition, décrivant brièvement l'événement central de l'intrigue ayant eu lieu à l'été 1975, soit 33 ans avant le temps présent du récit (2008). On  est à fond dans le roman policier. Rien pour me déplaire, au contraire, je préfère une intrigue prenante aux élucubrations pseudo-intellectuelles d'un Houellebecq (ah, j'en ai déjà parlé ?) et autres considérations beta-cyniques pour mâle germano-pratin en mal de reconnaissance par une postérité à inventer (oui, il y a vraiment des gens malheureux en ce bas monde).

Le prologue qui suit cette première page nous présente le héros-narrateur. C'est un jeune écrivain à succès new-yorkais. Là je suis un peu plus dubitatif. Mise en abyme à la noix ? Nombrilisme conventionnel pour écrivain qui a compris la recette de l'auteur prétentieux, mais prétentieux au 42ème degré (oui, je sortais juste de la Carte et le Territoire - victoire de H-Becq par abandon dans le deuxième set) ? A priori ya de quoi naviguer à distance de ces écueils si l'intrigue policière fait le poids comme contrepoids anti-intellectuel.

Page 69

Avec une seule édition (pas de poche encore, ni de traduction à ma connaissance) c'est la même pour tout le monde : le monde est bien fait, c'est la description de la fameuse journée de la disparition par le flic du coin. On est à 100% dans le policier. De fait en prenant une autre page (chacun son carottage) on pourrait aussi bien tomber sur une pause dans le rythme de l'enquête qui correspond plus à la vie de notre apprenti-détective, ou plus exactement alors de notre auteur en mal d'inspiration.

Page 114

Coïncidence : c'est la suite directe du fil de la page 69. Le héros revient voir le flic pour lui demander de l'amener sur les lieux de l'action de 1975. Conclusion, les lecteurs pour qui un polar, une intrigue policière, ce n'est pas assez bien pour eux auront tôt fait de faire les fines bouches. Sinon rien de particulièrement excitant je dois dire. La narration ne fait rien apparaître de particulier niveau style, il faut bien l'avouer. Tant mieux, on va à l'essentiel, mais comme certains ont pu le faire remarquer on a un peu l'impression de lire la traduction d'un best seller US. Personnellement, le rythme, le découpage me rappellent beaucoup le premier tome de Millenium qui naviguait aussi entre les problèmes du héros et une enquête sur une disparition mystérieuse plus de trente ans avant en 1966. Bon c'est cadre assez standard de polar, mais j'ai vraiment l'impression d'être dans la même dynamique.

Je vais finir de le lire comme un polar : ce rythme particulier permet de gérer efficacement action et suspense. Ceci dit je reste intrigué qu'il soit positionné comme un roman qui est plus qu'un polar. Y a-t-il un virage plus loin qui permet d'aller au delà de la simple intrigue bien ficelée ? Je suis très curieux, et en tout état de cause je me contenterai d'une intrigue bien ficelée, même si je trouve que 20 euros ça fait cher pour le polar de l'automne 2012.

lundi 17 septembre 2012

La Carte et le Territoire

Je n'avais plus lu Houellebecq depuis Les Particules Elémentaires, qui ne m'a pas marqué outre mesure, mais j'avais tout de même donné une autre chance à l'auteur en lisant ensuite Extension du domaine de la lutte. Même style limpide, même côté énervé parfois saignant à souhait, mais finalement plutôt énervant. Houellebecq a continué à faire parler de lui, toujours dans ce style de provocateur-pontificateur, et il a finalement eu le Goncourt en 2010. Soit dit en passant, à part pour son ego à Saint-Germain-les-Prés, je me demande bien ce qu'un Goncourt peut apporter à un auteur qui se vend très bien depuis plus de 10 ans. C'est plutôt l'Académie Goncourt qui est gagnante sur ce coup après des années à récompenser d'obscurs ouvrages d'auteurs pas du tout médiatiques. Et Pivot n'est plus là pour leur tendre la perche (ou leur servir la soupe, c'est selon) avec naturel et à des heures raisonnables.

Pas plus de raison que ça de lire La Carte et le Territoire donc, à part peut-être cette anecdote d'un petit zorro improvisé qui a publié la version électronique du livre comme s'il tombait sous le coup d'une licence Creative Commons sous prétexte que Houellebecq avait pompé des morceaux entiers de l'encyclopédie libre Wikipedia sans même s'abaisser à la citer en source. Et encore. Balzac nous saoulait déjà avec son remplissage descriptif alors si Houellebecq se fout de nous en balançant de la notice encyclopédique sur Beauvais, la mouche domestique ou les commissaires de police...

Toujours est-il que je n'aurais jamais été jusqu'à lire le bouquin si je n'en avais pas retrouvé une copie numérique illégale, ce qui ne change rien à l'esprit du test, et colle parfaitement à l'esprit anarcho-capitaliste/nihilo-romantique du bonhomme.

Incipit
 
Du Houellebecq pur sucre : description sèche et précise qui n'a pas peur de dépasser les bornes du grotesque et du style journalistique (à apprécier au 114e degré bien entendu). On ne peut pas dire que Houellebecq se la joue abscons (genre litterateur prout-prout qui tire la langue) ou trop relâché (genre Américaine Paille Beigbedder), mais il aime bien naviguer entre les deux. Sur le fond il se la joue quand même grave "je vous explique le monde en décrépitude dans lequel on vit" et sur la forme c'est vas-y que je te mélange un peu de tout vite fait. C'est tout Houellebecq qui se décrit lui-même dès ce début de roman :
on pouvait le faire brutal, cynique, genre « je chie sur vous du haut de mon fric » ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d’un fan de base d’Arsenal.
Alors oui cette dernière comparaison complètement aux ras des pâquerettes ne le concerne pas directement mais elle illustre parfaitement le fait que Monsieur Houellebecq n'a peur de rien.
Ce qui moi m'énerve là-dedans (mais qui apparemment en fascine beaucoup) c'est l'omniprésence de Houellebecq dans ses descriptions. Il a vraiment plus l'âme d'un polémiste de tête de gondole comme Eric Zemmour, mais justement ça gagne moins et ça fait plus journaleux à la noix qui creuse son créneau. Houellebecq est derrière chacun de ses personnages principaux, mais pas en filigrane comme on peut l'attendre de n'importe quel auteur, non parce qu'avec Houellebecq le roman est un prétexte aux sombres gaudrioles de Michel Houellebecq.
Ici, plus que dans les Particules ou Extension, le héros (Jed Martin) est translucide. Rien dans ce qu'il fait ou dans les paroles qu'il prononce ne dénote la moindre force de caractère (j'ai fini la Première Partie), et pourtant le texte est truffé de digressions pontifiantes de l'auteur qui, théoriquement, sont censées correspondre aux réflexions intérieures de Jed (eh oui, tout le monde n'a pas la chance de se prénomer Michel).

Page 69

Tout Houllebecq en quelques lignes. D'abord le jugement impitoyable et drôle :
(il chercha à nouveau ses mots, c’est l’inconvénient avec les polytechniciens, ils reviennent un peu moins cher que les énarques à l’embauche, mais ils mettent davantage de temps à trouver leurs mots ; finalement, il s’aperçut qu’il était hors sujet)
et juste avant ce passage à la même page 69 la description grotesque :
Il se redressa d’un coup sur son canapé, fugitivement Jed eut l’impression qu’il allait sauter à pieds joints sur la table basse et se frapper la poitrine des poings dans une imitation de Tarzan ; il cligna des yeux pour chasser la vision.
Le jugement impitoyable peut défier la logique et être très superficiel, c'est son côté définitif et clinglant qui fait mouche. La comparaison grotesque est en revanche plus nettement dans le n'importe quoi, et là franchement, à part le fan de base de Michel Houellebecq (qui a, comme chacun sait, quelque chose de sanguin dans les contradictions et d'acerbe dans la critique facile, typiquement français), on peut faire la moue devant ces indications visuelles approximatives introduites à grand coups de cymbales.

Exceptionnellement je n'irais pas jusqu'à la page 114 aujourd'hui, mais je continuerai à lire ce roman jusqu'au début de sa troisième partie qu'on ma annoncée très décevante. Oserais-je faire du mauvais esprit et dire que cela ne m'étonne guère ? Houellebecq et son éditeur peuvent revendiquer un style tout en collages-téléscopages, franchement moi ce que je vois c'est un mec qui a des facilités pour écrire et qui ne force pas trop son talent pour pondre un roman à moitié abouti où il exprime en vrac son opinion sur tout et n'importe quoi tous les 3-5 ans.
«  Alors, qu'est-ce que ce roman [La Carte et le territoire] offre de nouveau ? [...] Des bavardages sur la condition humaine, une écriture affectée qui prétend à l'épure [...]. »
Tahar Ben Jelloun

mardi 25 octobre 2011

Damned

Non, ce n'est pas une allusion à Tintin (ou, plus probable, à Blake et Mortimer), c'est le titre du dernier Chuck Palahniuk. Je n'avais rien lu de lui avant, juste subi l'adaptation ciné de Fight Club. Mon a priori : auteur branchouille dans le pur style énervé limite nihiliste qui se vend bien à notre époque (comme Houellebecq chez nous, et Salinger avant eux).

PREMIER TEST E-BOOK

J'ai commencé cet été à lire sur mon Nook Color avec Liar's Poker, un bon bouquin sur la flambée de la haute finance dans les années 80 qui peut aider à remettre en perspective la situation actuelle pour les plus jeunes. Mais je n'avais toujours pas fait le test dans mes lectures numériques.

PROPHETIE AUTOREALISATRICE

Autre aparté qui va devenir la règle : le prix du ebook. 6 euros pour Liar's Poker ça fait encore cher pour un bouquin sorti il y a 22 ans. Pour Damned Amazon le met à 11 euros. C'est le même prix que la version poche (papier) sur thebookdepository.co.uk (livraison gratuite en France aussi) : tant pis, dans chaque cas les versions piratées sont à 2-3 clics de là.

Comme pour les banques qui retirent leurs investissements de peur que le marché ne soit plus assez liquide/solide, c'est une belle prophétie auto-réalisatrice à laquelle les éditeurs se préparent. Ebooks au même prix que le papier de peur qu'il y ait cannibalisation/pour prendre de l'avance sur le manque à gagner des téléchargements gratuits, donc prix qui incitent à aller voir ailleurs que l'offre légale-prix-unique en décalage complet avec les nouveaux modes de consommation du numérique.

BREF : DAMNED, p.69 & p.114

Tout ça pour dire que j'ai été incité à lire Damned par cette critique du New York Times qui avait l'air de dire que Chuck Palahniuk s'était repris après une récente production en chaine peu folichonne. Sauf que, comme avec les bandes-annonces au cinéma, les meilleurs morceaux isolés donnent une image fausse de l'ensemble. Quand on n'est pas rodé à ça on se fait avoir. C'est pareil avec les critiques littéraires, il faut savoir lire entre les lignes et en aucun cas ne faire confiance à un tiers (surtout pas un journaliste) pour faire un sondage rigoureux.

La page 69 n'est pas exactement représentative des pages précédentes (oui j'ai triché, j'ai déjà lu le début du roman), mais le style est là. Comme tout a la forme d'un journal intime de l'héroïne Madison Spencer, la page est représentative. Mais, comme j'ai triché je peux le dire, les descriptions sont moins dans le grotesque glauque de l'héroïne en Enfer (l'essentiel des 70 premières pages) puisqu'elle revient sur sa vie terrestre. Il n'en reste pas moins que le lecteur expérimenté retrouvera dans l'exercice de style "je me lâche par la voix d'une ado de 13 ans" quelque chose de vain et prétentieux sur la durée d'un roman (pas intrinsèquement prétentieux, mais surtout ajouté au fait que cette ado est morte et déblatère sur son expérience de la vie dans ce contexte farfelu et scatologique, comme une blague d'ado, de l'Enfer vu par l'auteur).

La page 114 s'impose donc. Là encore on est dans les réflexions de Madison Spencer plus que dans la lourde description de l'Enfer par un auteur aux idées engourdies par la société US. Madison approfondit une critique virulente de sa mère. Dit comme ça, rien de particulièrement rebutant, mais encore une fois il faut voir que c'est une approche faite pour être délayée sur tout le roman. D'où la pertinence de faire le test sur 2 pages. Dans notre cas 69+114 rien de particulièrement passionnant, ni énervant à froid, à déceler dans la linéarité de la narration plafonnée au niveau d'une adolescente énervée. Avec un peu de perspective, cette adolescente est énervée comme tous ces auteurs dont le fond de commerce consiste à cracher dans la soupe de la société de consommation. Et les critiques littéraires se pâment en trouvant ça profond.

Le pire étant que d'après l'historique des ventes numériques sur Amazon, les ebooks ne vont pas tirer la production vers le haut.

lundi 10 octobre 2011

Expériences de lectures électroniques - Nook Color

Pour résumer la longue analyse des infos disponibles sur le web pour savoir si je franchirais le pas, c'est la polyvalence qui m'a décidé. Pour cette même raison, validée par le marché US aux dépends d'Amazon, qu'une liseuse-tablette de 7" (donc écran LCD) est une bien meilleure proposition de valeur qu'une liseuse avec navigateur web expérimental (encre électronique, pas de rétro-éclairage, donc la meilleure expérience de lecture). Et Barnes & Noble avec son Nook Color était tout seul sur ce marché. Je ne regrette d'ailleurs pas cet acquisition avec l'arrivée du Kindle Fire car je reproche toujours à Amazon son format et sa boutique fermés, ce que le Kindle Fire ne va que renforcer. En attendant de juger sur pièces les 2 concurrents américains, il n'y a pas photos

Le Nook Color lit le format standard de eBook (.epub) ainsi que le format mobipocket (.mobi), le pdf, etc. Étant à la base une tablette Android (2.2 puis 2.3) avec une sur-couche constructeur on a toujours la possibilité, non négligeable quoique réservés aux connaisseurs, de "rooter" la tablette pour y mettre l'OS Android nu, par exemple la dernière version 'Ice-cream Sandwich' (3.1). Personnellement je n'ai pas envie de rentrer dans cette bidouille, l'interface B&N répondant parfaitement à mes besoins en termes d'ergonomie et de réactivité : "if it ain't broke, don't fix it!".

Calibre est mon logiciel de choix pour gérer ma bibliothèque d'eBooks, et surtout pour convertir des fichiers PDF (image) en epub (ou mobi) ou encore des fichiers Kindle (azw). Comme je ne peux pas acheter depuis la librairie en ligne Barnes & Noble (bn.com) sans avoir d'adresse US je suis obligé de me débrouiller autrement. Téléchargements gratuits évidemment, mais j'ai aussi testé la boutique Kindle du site US.

Il fallait s'y attendre le livre acheté (The Box, un recueil de nouvelles, décevantes, de Richard Matheson) est protégé par des DRM. Korben est fan du Kindle mais pas de la Fnac, mais il pourrait aussi bien critiquer les DRM Amazon. Autant ses remarques ont permis à la Fnac d'améliorer leur site en précisant les DRM, autant pour Amazon je crois qu'on peut rêver(. Encore pour un livre acheté, pour lequel Amazon me force à avoir un Kindle ou une application Kindle pour recevoir la commande, on peut comprendre même si la pratique est énervante (et pousse donc au téléchargement gratuit). Mais là où je ne suis plus prêt à rien pardonner à Amazon c'est que le téléchargement gratuit de livres dans le domaine public donne des fichiers Kindle protégés par des DRM. Ca a été le cas pour Tom Sawyer/Huckleberry Finn (Mark Twain) et A Tale of Two Cities (Dickens) : il a fallu que je trouve un logiciel qui dégage les DRM. Autant dire que je ne vais pas souvent aller acheter des livres sur Amazon.

Convaincu par mon expérience de lecture numérique j'ai vite réfléchi à acquérir une liseuse à encre électronique.

  • 1/ Parce que, en déplacement, dans les transports, pas besoin de la polyvalence d'une tablette et
  • 2/ parce que la polyvalence a un coût en terme de poids (plus de 400 grammes pour le Nook Color, un peu moins pour le Kindle Fire) comme en terme de confort de lecture direct (reflets sur le LCD).
Je pensais encore récemment acquérir comme deuxième liseuse le dernier Kindle Touch (annoncé pour la fin d'année) parce que l'expérience de tourner les pages par simple toucher de l'écran me parait un confort trop grand pour essayer de passer par un bouton à actionner. Et puis la dernière liseuse Sony est arrivée (ce mois-ci) et permet même de saisir des notes avec un stylet. J'ai trop de griefs contre Amazon pour revenir vers le Kindle maintenant.

A suivre...

Réflexions sur le livre électronique

Faire un petit sondage (sur une ou plusieurs pages dans l'ordre de grandeur conseillé 69, 99, 114) semble bien plus facile pour des livres dans leur version numérique. Une connexion internet, et pour peu que le contenu du livre recherché soit disponible dans Google ou sur Amazon, on a tout de suite notre échantillon de décision à l'achat. Évidemment le thème de ce blog suppose qu'on ne se laisse pas aller à faire confiance à un argument marketing ou à un conseil plus ou moins avisé d'une personne plus ou moins proche de nous par ses goûts/exigences/pertinence du jugement.

Or justement le "geek", c'est à dire dans la définition courante de ce terme (péjoratif à l'origine) le fan de nouvelles technologies, ni trop "early adopter" pédant ni trop victime marketing bisounours, en un mot le technophile curieux et enthousiaste que je suis aura tendance à croire, dans un premier temps, puis à vouloir ce changement qui pousse à terme à la marginalisation du support papier.
Personnellement j'ai observé de loin les premiers avatars de machines à encre électronique, puis les premiers appareils viables. De loin le Kindle avec Amazon comme plateforme a toujours été la mieux placée des tentatives, et même l'initiative essentielle pour faire exister et dynamiser ce marché. Ceci dit les premières versions du Kindle de 2007 à 2010 restaient à mes yeux des "ardoises magiques adultes". Sans même évoquer la question de l'offre (j'y reviendrai) la fermeture du Kindle sur son format propriétaire m'a définitivement détourné d'en acquérir un. Je n'ai jamais voulu utiliser iTunes, et donc posséder un iPhone ou un iPod pour cette même raison que je suis un consommateur très exigeant sur la valeur réelle de ce qui m'est vendu.

Comme l'illustre ce blog je n'achète pas à la légère sur le simple principe de la nouveauté, du coup de cœur pour un produit "beau" "génial" "révolutionnaire". Je sais me faire plaisir et parfois, pas tout le temps heureusement, ce plaisir passe par le fait d'avoir creusé le sujet très en profondeur pour être sûr qu'aucun détail ne m'a échappé. Ainsi m'arrive-t-il de me lancer dans une recherche effrénée d'information sur un produit (ou un livre, quoiqu'effréné serait exagéré pour parler d'un test de lecture) et que mon enthousiasme de départ, aiguillonné par un marketing de plus en plus pressant avec internet et les réseaux sociaux, ne survive pas aux résultats de mon analyse poussée. Dans cette discipline, dont je me doute qu'elle ne concerne qu'une bande d'irréductibles gaulois, j'ai surtout fait des achats d'impulsion pour faire plaisir et en ce qui concerne la lecture (et tout ce qui touche à des "expériences esthétiques") partager gratuitement ses expériences est sans commune mesure avec un achat ou une nouvelle expérience de consommation.

Le grand mérite du Kindle donc est bien d'avoir réussi à lancer la dématérialisation du dernier vecteur de culture populaire, après la musique et le cinéma. Mais à mes yeux Amazon lorgne trop sur le modèle éminemment fermé de ce qu'Apple a réussi avec les mp3. Il y a 2 solutions pour une entreprise qui veut fidéliser ses clients : leur assurer jour après jour le meilleur service, et les empêcher d'aller voir ailleurs. La première solution seule serait malheureusement trop naïve pour une entreprise qui doit avoir, derrière son discours marketing de vouloir le bien du client, un stratégie plus élaborée pour maximiser ses investissements.

Avec l'annonce récente du Kindle Fire, Amazon a confirmé cette approche poussée à l'extrême, un extrême largement critiqué sur Facebook qui consiste à vouloir aspirer la vie numérique des consommateurs. Je ne dis pas que le Cloud n'apporte pas un réel service, mais je dois garder l'assurance que le profiling est totalement privé (illusoire) et l'option de récupérer et/ou effacer mes données. Dans le cadre d'achats de mp3 ou de livres numériques, je dois pouvoir utiliser ces fichiers sans restrictions. Ou alors il ne faut pas parler d'achat "d'un droit d'accès encadré par les conditions générales du site", mais directement d'une location dans un cadre précis. Dans ce cas il faudrait revoir un peu la politique tarifaire.

PRIX UNIQUE, PRIX INIQUE

Avant d'arriver en France je dois dire que le prix des livres électroniques aux États-Unis (où le livre papier est pourtant bien plus largement fixé que chez nous) est déjà trop cher. Ok on est arrivés à 12% du marché converti au livre dématérialisé (je doute qu'il y ait une proportion significative de non-lecteurs convertis par le numérique) mais si, comme je l'imagine il s'agit d'une proportion en valeur, ce chiffre est donc bien trop important par rapport à la base de lecteurs qu'il représente. Les éditeurs sont frileux, Amazon et les autres en profitent pour faire d'énormes marges, et au final le consommateur est blousé par cette révolution qui ne lui apporte pas un accès pécuniaire plus facile à la lecture. Compte-tenu du fait qu'il faut amortir une liseuse électronique (voire plusieurs pour une même famille...), le prix peu différent des eBooks rend cette innovation un attrape-gogo.

En France on a décidé de continuer à protéger l'industrie en instaurant un prix unique. Frilosité oblige il ne faut pas attendre des éditeurs, ainsi en position de force, qu'ils se montrent plus ambitieux et audacieux que ce qu'on observe aux États-Unis. Il n'y a qu'à voir les tarifs des nouveautés disponibles sur Amazon.fr et comparer avec les versions papier : Le passager, le dernier J-C Grangé, est à 25€ en papier (-5% en grande distribution) et à 19€ en version Kindle, Katiba, le dernier J-C Ruffin, est sorti en avril à 19€, il se retrouve en Kindle à 15€, mais il est aussi disponible depuis août au format poche à moins de 7€, un paradoxe que l'on retrouve aussi aux US. Quelle clairvoyance et quelle ambition commerciale époustouflante !

Il ne faudra pas s'étonner derrière que les éditeurs papiers brontosaures connaissent les mêmes déboires que leurs collègues de la musique et du cinéma. Je reviendrai dans mon prochain post sur mon expérience physique avec la lecture électronique, mais disons déjà qu'entre les différents formats fermés et les tarifs, le livre électronique promet de ne pas dépasser la niche des lecteurs fortunés et dépensiers qui n'ont pas peur de gaspiller leur argent dans un gadget qui ne leur permettra même pas de relire leurs vieux livres (même déjà achetés sur Amazon, ou la Fnac etc.) sur la tablette sans passer à la caisse. Au moins pour les CD et les DVD on pouvait ripper, puis avec les protections contre la copie on n'avait pas de scrupule à télécharger un titre déjà acheté, et puis finalement on prenait goût au téléchargement.

ECRITS DEMATERIALISES : LES JOURNALISTES EN LIGNE DE MIRE

Si le marché du livre numérique est mal barré en France, ce ne sera pas de la faute des journalistes, toujours prompt à s'enthousiasmer pour les nouvelles technologies et donc chanter les louanges d'une vie asservie à Facebook, Apple ou maintenant Amazon. La qualité du journalisme français est déjà franchement pitoyable si on compare à la presse anglo-saxonne, mais justement on arrive à leur niveau, très haut dans la servilité, sur la question de l'enthousiasme béat pour les communiqués de presse (et grandes messes) des entreprises Hi-Tech.

L'annonce solennelle du Kindle Fire faite par Jeff Bezos à New-York a été simplement reproduite, argument par argument, dans la presse sans aucune analyse sérieuse. Le prix très bas de 200$ a à peine suscité quelques questions sur des sites plus spécialisés Hi-Tech. Mais personne, personne, n'a mentionné le fait qu'Amazon ne faisait que rattraper son retard sur Barnes & Noble qui a dépassé le Kindle aux Etats-unis grâce notamment à son Nook Color qui est justement une tablette-liseuse Android Wifi de 7 pouces permettant de surfer voire d'écouter de la musique et de regarder des films. Le Nook Color est sorti en novembre 2010 à 250$. Le Kindle Fire va sortir en novembre 2011. Amazon a dû sortir de son OS propriétaire du Kindle et mettre les bouchées doubles pour proposer une liseuse-tablette sous Android au potentiel commercial plus important. La presse elle se contente de gober le discours marketing officiel de la marque et de présenter le Kindle Fire comme une révolution.

Personnellement, après avoir beaucoup creusé le sujet, mon choix s'est porté sur le Nook Color il y a quelques mois. Certes je ne peux pas acheter de livres en Europe sur le site bn.com. Et alors ? On trouve tout sur internet, non ?

samedi 24 septembre 2011

A Confederacy of Dunces

J'ai oublié à quelle occasion j'ai entendu parler de ce livre. Ce qui intrigue au delà du titre c'est la bien triste histoire de l'auteur qui n'a pas trouvé d'éditeur, qui s'est suicidé et qui a finalement eu le Pulitzer à titre posthume une vingtaine d'années plus tard. Plus exactement il avait contacté un critique littéraire new-yorkais très en vue qui l'a torturé mentalement en le félicitant pour son talent mais en lui demandant de réécrire encore et encore certains passages avant de s'en désintéresser. Et ce critique continue d'exercer, droit dans ses bottes, sans avoir, à ma connaissance, exprimé de regrets pour John Kennedy Toole.

L'incipit est vivant, plein de couleurs : je peux dire a posteriori que c'est déjà un échantillon très représentatif du style et du livre. Passons directement à la page 69 qui, dans mon édition (Penguin, 2000) est un véritable résumé de la posture sociale et intellectuelle du "héros", l'adipeux poète contestataire Ignatius J. Reilly. Si le résumé peut ne pas être aussi précis à la page 69 d'autres éditions, je peux confirmer que l'ensemble totalement cohérent et régulier ne change pas grand chose à la représentativité de cette page.

Si nous prenons la page 114 par exemple, il n'y est plus question d'avoir une vision précise du héros, du sens ou du manque de sens de sa vie. Le livre fourmille en effet de personnages excellemment dépeints, tout en traits saillants et en couleurs, comme le nègre Jones, exploité comme balayeur d'un bar louche parce qu'il n'a le choix qu'entre ça et le vagabondage qui mène direct en prison. On retrouve à la page 114 pour un élément clé du récit qui lui permet de ne pas être simplement un témoin joyeux et amusant, pour prendre une fonction qui le rapproche d'un chœur antique, mais avec une composante réellement active puisqu'il s'agit d'une révolution sournoise, une conspiration qui prend patience face à la tyrannie du plus fort là où le héros, impuissant, se fatigue à fustiger la conjuration des imbéciles.

Bref une aventure intellectuelle picaresque : un livre à découvrir à tout prix. Malheureusement je doute qu'une traduction, même bonne, lui fasse honneur.

mercredi 13 avril 2011

Le Crime de Sylvestre Bonnard

Jean-Marc Proust sur slate.fr concluait sur cette question essentielle, après l'analyse brute des chiffres du commerce du livre des auteurs français :

Homère 115.000 [exemplaires vendus en 2010]: pas mal pour un auteur de la fin du VIIIe siècle avant JC.

Euh, dites-moi, Monsieur Lévy, combien vendrez-vous de livres dans… 29 siècles?
Alors oui, Marc Lévy n'a aucune chance de passer pour un auteur classique dans les années à venir. Mais j'imagine qu'il se console des critiques de son talent de marchand de papier avec les lignes de ses comptes en banque. Ceci dit, a contrario, un auteur reconnu pour son talent d'écrivain à une époque ne va pas forcément mieux passer l'épreuve du temps. Comme nous l'allons voir tantôt.

Anatole France, voilà un nom qui respire bon la France, ses traditions littéraires, sa terre qui ne ment pas et sa souche d'éducation nationale de la IIIe République. Oui, il a un peu triché parce que ce n'est pas son vrai nom, mais ce monsieur qu'on retrouve encore dans l'enseignement primaire sur quelques textes est estampillé Académicien français et Prix Nobel de Littérature (1921), s'il vous plait. Mais que reste-t-il aujourd'hui du brave et consciencieux nanatole ?

Je suis tombé par hasard ce week-end sur Le Crime de Sylvestre Bonnard, titre qui lui aussi fleure bon la littérature de (grand) papa. Pris par surprise d'un auteur dont je n'ai même pas le souvenir d'un texte précis ou d'un ouvrage majeur, je n'ai même pas songé à procéder au test de la page 69 (ou 99 ou 114). Ce qui me rassure d'ailleurs car il serait triste que ce réflexe mécanique, genre déformation professionnelle de tâcheron de la critique, prenne le pas sur le premier regard naïf du lecteur lors d'une rencontre avec un livre. Pas d'a priori donc, mais juste la curiosité de voir ce qu'Anatole France avait dans le plumier. Soit dit en passant je pense que tout amateur de littérature doit pouvoir être avant tout un amoureux du livre (et sans être un fétichiste, vive les opportunités offertes par le livre électronique) : il trouve d'abord un livre qu'il convoitait, qu'il désirait, ou simplement qu'il rencontre par hasard ; ensuite la magie se prolonge ou pas au fil des pages. La rencontre avec une histoire, un état d'esprit, un auteur n'a pas forcément lieu, mais à la base il y a simplement cet état d'esprit porté vers la découverte, vers l'autre, mais contrairement au quotidien, dans un démarche purement intellectuelle puisque tout va passer par des mots, des sensations et des idées, et le talent d'un écrivain pour faire glisser ces mots dans le sens voulu.

Le Crime de Sylvestre Bonnard est censé être le livre qui apporte à Anatole France la notoriété. L'ouvrage est d'ailleurs couronné par l'académie française (pour ce que ça signifie, aujourd'hui comme cent ans en arrière). J'ai commencé à le lire sans a priori donc, et c'est parvenu à une trentaine de pages que je me suis dit que je m'ennuyais ferme. L'incipit est ronronnant, comme le chat Hamilcar du narrateur, et comme le narrateur lui-même, vieil érudit qui peut tout à loisir cultiver son obsession pour tel ou tel pan vermoulu de littérature. Franchement, cette littérature là est miteuse : contexte inexistant, par la force d'un personnage vivant dans son monde étriqué, et potentiel dramatique ridicule confinant au faits-divers plus gênant que curieux.

Soit, j'aurais peut-être dû commencer par la page 69 (que je n'ai même pas atteinte 3 jours plus tard). Le roman s'y améliore-t-il significativement ? Non. Le narrateur nous décrit sa journée, les détails ne sont pas franchement intéressants. Dans le passage en question on le sent motivé par un but précis, mais tout cela ne sort pas du style "pedestrian" comme on dit en anglais : l'auteur nous emmène pour une vague promenade sur un rythme pépère avec un décor qui change régulièrement, mais pas trop. Rien d'imprévisible, tout arrive à point nommé.

Page 114 ? De pire en pire. Considérations oiseuses, générales donc sans profondeur, sur l'amour des autres. Le vieil Anatole nous emmerde comme une séance du dictionnaire à l'académie. Ah, sûr qu'il y avait sa place !

Conclusion : je ne pourrais jamais avoir l'objectivité de "découvrir" un best-seller de Marc Lévy ou autre. Les titres et l'iconographie des couvertures me rebutent, les histoires racontées me semblent du vent. Un vent chaud et humide peut être bien agréable pour des lectrices qui ont à tout prix besoin de s'occuper l'esprit avec des bons sentiments, des demi-questions et des semblants de réponse. Je ne suis pas dans la cible, point. Pour ce qui se prend plus pour de la littérature, j'ai déjà abordé le cas Houellebecq ici. J'ai lu 2 de ces premiers romans, son style énervé de Céline alternativement sous Prozac et Viagra lui a valu un succès et surtout une reconnaissance qui va bien au delà de son talent. Donc l'animal se complait depuis bien longtemps dans sa position d'intellectuel patenté, un label attribué à vie chez nous, quelles que soient les preuves d'esbrouffe et de décrépitude qui s'accumulent. Mais une fois qu'il aura arrêté d'écrire et de parler (malheureusement il faut craindre qu'il continue jusqu'à ce que mort s'ensuive), Houellebecq rejoindra vite Anatole France au cimetière des éléphants.

lundi 14 mars 2011

Down and Out in Paris and London

Je n'avais rien lu d'Orwell depuis 1984 et Animal Farm. Les livres de l'écrivain réellement talentueux - talentueux par delà l'énergie brute qu'il parvient à transmettre à la page comme un Céline, ou un John Fante, talentueux, beaucoup plus, qu'un Zola ou un Dos Passos dont les récits sont trop construits, trop élaborés jusque dans la manipulation des émotions que doit ressentir le lecteur - l'écrivain réellement talentueux, donc, peut être lu dès qu'on a l'âge de tourner 3 pages sans ouvrir le dictionnaire. C'est le cas de Maupassant, dont l'apparente simplicité du talent l'a beaucoup fait mépriser, jusqu'à nos jours en fait où la simplicité extrémiste, la naïveté confondante du style sont prises pour du talent par une profession consanguine d'aigris qui aime la médiocrité qui se situe à son niveau, voire un peu en-dessous. Orwell, lui, sait regarder la beauté et l'horreur du monde, la lire, l'absorber, et la retranscrire simplement. Ses écrits sont profondément pessimistes, mais bien plus humains, moins artificiels que le sordide d'un Zola (gorgone-Zola comme l'appelait Nietzsche) ou les tourments masturbo-intellos d'un Houellebecq.

George Orwell n'a pas écrit que ces deux chefs d'œuvre. Et déjà 2 chefs d'oeuvre pour un seul auteur, c'est bien la preuve qu'il est un peu plus qu'un plume qui en a sur la conscience/gros sur le coeur/la patate. Même si la thématique de l'analyse du pouvoir totalitaire est la même, on a une fable presque primesautière et un roman noir. Quand j'étais ado je préférais Brave New World d'Aldous Huxley, plus amusant, version SF de l'Utopie de Thomas More avec un peu de satire. Mais ce qu'il reste pour moi aujourd'hui du Meilleur des Mondes c'est un vieux bouquin de SF.

Le suivant dans ma liste de lecture était le moins directement politique de ses écrits, mais plus personnel aussi puisqu'il est autobiographique. Penser que cet Auteur ait vécu dans la dèche, alors que maintenant certains journaleux recherchent un Pulitzer par ce genre d'expérience d'immersion contrôlée sous le seuil de pauvreté, cela a déjà de quoi susciter la curiosité. Et puis on a tellement du mal à voir la vraie pauvreté de notre époque, juste gênés par les poivrots puants ou les mendiants professionnels qui quadrillent rue et rames de métro, malgré des faits divers sordides qui feraient passer l'Assommoir pour du Barbara Cartland, malgré toutes les petites horreurs qu'on peut imaginer à travers le peu que les media mettent proprement en scène... ou plutôt, non, seul le talent d'Orwell compte.

Commençons vraiment comme le veut le test (pour moi de la page 69, doublé de la 114, pour d'autres de la 99), par lire cette échantillon aléatoire de la pagination. Dans mon édition Penguin il s'agit de la première page du chapitre XIII qui démarre sur l'explication enlevée sur la règle du port de la moustache dans les hôtels parisiens. Style limpide, récit à la première personne qui se concentre à décrire ce qui est vu et perçu, pour transcrire l'expérience et surtout pas analyser et se laisser aller à une lourde sagesse rétrospective plombée de paternalisme. Test réussi haut la main, et j'insiste que j'ouvre ce livre en sachant qu'Orwell sait écrire très bien, mais sans inclination aucune à l'indulgence. De même que Desproges disait que la principale caractéristique d'un ami c'est sa capacité à vous décevoir, un auteur révéré est d'autant plus humain que ces écrits majeurs comptent une étincelle de génie en plus du talent brut de pages moins exigeantes.

L'incipit (chapitre I) est du même accabit. Orwell y décrit la rue du Coq d'Or (dont on me souffle qu'il s'agit de la Mouffe/rue du Pot de Fer). Admirablement vivant. Colourful, trop ? C'est juste le décor, la vie qui grouille comme les cafards de l'hôtel qu'il décrit, le tout prenant une tournure comique et pas du tout sordide. Comme la pauvreté dans un film de Chaplin : de la compassion pour l'humanité, la vie cachée derrière.

Plutôt que la page 114 je m'attarderai sur le chapitre II qui permet de voir où va le livre une fois planté le décor. L'anecdote racontée par un pilier de bar est très déroutante. Elle démarre sur un mode picaresque pour bifurquer dans le fantastique et tomber dans le sordide. Orwell ne s'y complait pas. Il décrit juste le fond de ce qu'est la pauvreté, la pauvreté mentale, la pauvreté morale. C'est beaucoup plus parlant, et plus rapide surtout, qu'une longue description des personnages malsains, d'une déchéance inexorable. Alors oui, ça manque de mise en perspective, c'est un peu abrupt comme immersion après le décor crasseux et bouillonnant. Mais personnelement je trouve que cette approche particulière stimule la curiosité. Et tant que le style est là... La seule crainte est que tout ceci reste une suite de chroniques vaguement reliées par des personnages, le décor, le thème, ces chroniques que le jeune Eric Blair essayait alors de vendre aux canards entre 1928 et 1929.

lundi 8 novembre 2010

Mon CV dans ta gueule

C'est rare et pourtant il m'arrive de lire des romans récents. Justement, aujourd'hui que Houellebecq peut pavoiser avec son Goncourt, je suis en train de lire un bouquin qui a une dizaine d'années, et dont l'auteur a disparu de la circulation depuis. Mauvais signe. Mais ne commençons pas à trouver des raisons de préjuger :!

J'ai entendu parler de ce bouquin par celui qui était, à l'époque, le responsable littéraire de l'auteur chez son éditeur. Complètement pas hasard donc. Le titre aussi pourrait justifier de tomber dessus par hasard lors de la recherche d'un manuel technique pour écrire un CV. Le titre est fait pour accrocher le lecteur en recherche d'emploi qui aurait besoin d'un exutoire. Là, vu comme ça, c'est du bon marketing, mais voyons sérieusement ce que ce roman format standard (200 et quelques pages) a dans les folios.

Incipit (prologue) pas du tout (mais vraiment pas) convaincant. Le narrateur est à l'asile, procédé introductif bateau pour nous embarquer dans un flashback sur un rythme narratif très tiré par les cheveux, et sur un style très désinvolte-puérile. Personnellement, si je lis ce début de roman sans me fier à McLuhan (69) ou FMF (99), je l'écarte directement et définitivement de ma vue.

Admettons. L'éditeur a aimé ce démarrage, ou n'y a pas vu de problème rédhibitoire. Page 69 (début du chapitre 5/13) le style n'est malheureusement pas plus intéressant. C'est du "easy reading", phrases courtes, phases narratives au fil de la pensée du héros. Ca ferait penser à quelqu'un de bavard, qui parle, qui parle et qui ne réfléchit jamais. Il est pourtant question d'une histoire d'amour page 69. Mais rien ne suscite notre intérêt pour elle ou pour un autre élément de l'histoire.

Bon, peut-être que je suis méchant aujourd'hui. Houellebecq a eu le goncourt alors que je trouve que son talent est plus dans le marketing de sa personne et de sa production, que dans son écriture. Oui, après tout c'est exactement ça le goncourt, et il faut avouer que Houellebecq il fait référence pour ces histoires de narrateurs introvertis et énervés dans leur frustration (pour le moins) socio-professionnelle. Extension du domaine de la lutte ou les Particules élémentaires (ces 2 là m'ont suffit) ne sont pas des chefs d'œuvre mais on est à un autre niveau d'écriture qu'Alain Weg-machin.
Alors disons que le concept de la deuxième chance pour la page 114 n'a pas vraiment de sens. Le style "new age" langage parlé couché à la va vite n'a quasi aucune chance de changer, cependant, qui sait, l'auteur change peut-être de style à mesure que son histoire s'étoffe et se développe... Page 114 donc. L'avantage c'est qu'on touche au sujet du roman (enfin ! on entre quand même dans la 2e moitié, chapitre 9/13) et cette page nous montre qu'on n'est pas beaucoup avancés par rapport au pitch de l'éditeur en 4e de couv'. Pour le reste, le style est toujours aussi indigent, le dialogue entre le narrateur et son (seul) ami complètement insipide. Bouarf.

Conclusion ? Les romans vraiment mauvais ne font jamais illusion, ni à la première, ni à la 69ème page. C'est comme pour les films : si la première bobine (les 10 premières minutes) n'est pas intéressante, il y a extrêmement peu de chance que ça s'améliore. Pour quelqu'un comme moi qui est attaché à la personnalité qu'un auteur va traduire dans un style, ce genre de rédaction pleine d'un enthousiasme gentillet qui joue avec des gros mots (violence, cynisme, humour noir, critique sociale) c'est du pipi de chat. Je pense que les gens qui sont impressionnés par ça ont de sacrés goûts de chiotte et qu'ils doivent regretter que Marc Levy n'ait pas un peu plus industrialisé son process avec un atelier de nègres.

Full disclosure : j'écris ceci une fois arrivé à la page 150. Donc mon recul est nettement plus important qu'à la simple lecture des pages citées. Donc ce post est plus une critique en bonne et due forme qu'un "test d'achat". Mais ce test proprement effectué m'aurait évité de perdre mon temps à lire ce truc. Après, bon, je dois être dans ce contexte de "sur-disponibilité intellectuelle" (travail, vie répétitifs, pas de stimulation des neurones), une situation certainement trop courante chez les gens et qui se rapproche de ce que Desproges décrivait dans sa chronique de la haine ordinaire Baffrons.
Ce qui est paradoxal c'est que je vais certainement finir ce livre (EDIT: c'est fait) alors que je trouve ça très faible. Pourquoi ? "Easy reading", tout s'enchaine (ou plutôt se dévide) très vite et il y a un vague suspense morbide dans le fond de l'histoire. Inutile de dire que par rapport au pitch qui me laissait espérer un trip virulent genre American Psycho, avec peut-être un style trop franchouilleux, je suis remonté. Non, ça ne manque pas seulement d'ambition, ça manque de talent.

jeudi 30 septembre 2010

Test de la page 99

J'apprends aujourd'hui qu'avant Marshall McLuhan, Ford Madox Ford (qui n'est pas mort à 99 mais 63 ans) avait lui proposé l'idée du test de la page 99. L'article en lien résume très bien la logique et l'intérêt du test.

Il n'est pas question de débattre de quelle page est la plus pertinente pour ce sondage de lecture : 69, 99... 114, l'idée générale est là. De même que chacun a sa propre personnalité, sa propre expérience et ses propres attentes de lecteur, chacun peut avoir son numéro fétiche pour sonder une lecture potentielle. Disons qu'entre 69 et 99 toutes les pages peuvent remplir le même office, et d'ailleurs entre deux éditions d'un même livre la page 69 et la page 99 peuvent très bien correspondre au même passage de l'intrigue.

mercredi 15 septembre 2010

Millénium 3 : The Girl who kicked the Hornets' Nest

Mon approche du test de la page 69 sur le tome 2 de Millénium n'était pas complètement objective. J'étais déjà bien avancé dans la lecture et comme la trame y est beaucoup plus décousue que dans le premier tome, j'étais assez déçu. OK, le tome 1 n'était pas un chef d'œuvre, simplement un très bon thriller faisant de l'original avec des éléments éculés du polar. Ce qui est déjà en soi un tour de force. Stieg Larsson écrivait ça pour le plaisir, et si son héros (voire son style) est plus fadasse que chez James Ellroy, l'intrigue, elle, n'avait rien à envier aux spécialistes du genre.

Bref le tome 2 est largement en dessous. La trame est transparente, Stieg Larsson fait mine de la compliquer en multipliant les niveaux de narration (Blomkvist, Salander, le staff de Millénium, le staff de la police, le grand méchant blond, les vieilles connaissances de Salander...), ce qui n'est déjà malheureusement pas magistral, et surtout en diluant une action qui recourt à la violence plus souvent que le suspens ne le demandait. Le test de la page 69 en était révélateur : celui qui ne cherche qu'une lecture facile n'y trouvait rien à redire. Le lecteur plus critique pouvait y déceler des raisons d'éviter de perdre son temps.

Et puis tout est résumé dans le premier chapitre du tome 3 que je vais maintenant tester sans autre a priori.

Petite déception, pas de prologue appétissant cette fois-ci mais une plate continuité avec la fin du tome 2. Autant Stieg Larsson paraissait aimer jouer avec les ellipses, autant cette approche ressemble à de la paresse. L'incipit est donc loin d'intriguer autant que dans les deux précédents volumes. De plus on a droit au point de vue d'un chirurgien urgentiste qui ne nous fait certainement pas avancer plus loin dans ce que sera le cœur de l'intrigue de cette dernière aventure. Le titre original, bien rendu dans la traduction française, La Reine dans le palais des courants d'air (une traduction littérale de l'original serait "Le château en Espagne qui a été rasé"), est nettement plus engageant que ce début d'intrigue complètement quelconque.

Mais nous savons bien que, pas plus qu'aux quatrième de couv', il ne faut pas se fier aux débuts de roman. La page 69 (fin du chapitre 3 - partie I) comporte des éléments standard d'un polar. L'action est induite dans les deux passages de la page : le rythme de la narration est bon. Rien de très intriguant (heureusement d'ailleurs, sinon il y aurait risque de spoiler), mais on semble être dans le bon tempo.

La page 114 (partie I toujours, milieu du chapitre 5 sur 7) vient-elle confirmer cette impression ? On tombe sur un passage laissant supposer que l'intrigue se tourne largement vers une histoire d'espionnage, ou plus précisément une enquête sur les services spéciaux suédois, comme le passé de Zalachenko le laissait imaginer. Le côté mystérieux est là en tout cas dans une déclinaison très films de complots des 70s avec "révélations sur des pouvoirs occultes".

En ce qui concerne mon expérience de lecteur la matière a l'air d’être là mais rien de très enthousiasmant. Lassitude après un premier tome mieux ficelé ? Lassitude pour ces 2 héros finalement très sommaires donc peu attachants ? Ou est-ce juste que la maitrise romanesque et le style ne prennent pas le relai de la curiosité sur la durée ? En tout cas tout ça me semble moins original.
Verdict sur la valeur du test des pages 69-114 à la fin de ce dernier pavé de la trilogie Millénium.

EDIT 23/9 : Ce tome 3 était finalement le meilleur (et le plus long d'ailleurs) malgré le fait que le suspens est relativement limité (nos héros ont assez vite, et de plus en plus, de l'emprise sur l'histoire). Quelques surprises ajoutent une grosse dose d'action mais l'essentiel se lit comme une enquête passionnante : ce n'est pas la conclusion qui nous intéresse mais les détails pour comprendre l'engrenage caché derrière des manifestations dramatiques. Le tome 2 était lui assez anecdotique.

mardi 7 septembre 2010

Millénium 2 : The Girl Who Played with Fire

Même en s'approchant du titre original - La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette - les marketeux anglais ont trahi l'auteur. L'image est pourtant précise et apparaît dès les premières pages. Cet incipit démarre d'ailleurs sur les chapeaux de roue puisque l'héroïne s'y trouve dans une très mauvaise posture qui nous ramène aux moments les plus tendus du tome 1. Mais...

Mais, en réalité, ce tome 2 ne démarre pas avant le premier quart, ce qui fait tout de même plus de 180 pages sur 700+. Déjà le tome 1 était lent à démarrer, il fallait se goinfrer les 60 premières pages (sur 550 dans mon édition anglaise) avant que l'intrigue ne démarre. Dans ce tome 2 c'est d'autant plus long qu'il n'y a plus aucun effet de surprise lorsque le gentil récit journalistique se prend une grenade à fragmentation dans la face. Certes l'auteur nous concocte un petit mystère qui débouche sur une enquête méthodique, finement découpée, mais servie sur un rythme tiédasse, un peu laborieuse vu les infos qu'on a déjà accumulées depuis le début du roman.

La page 69 tombe donc en plein dans le ventre mou proéminent du roman. Permet-elle au lecteur-échantillonneur, donc avare de son temps, de se faire une bonne idée de ce qui l'attendrait ? Nous sommes à la fin de la partie 1 (chapitre 3). Soit dit en passant l'auteur choisit comme gradation dans le titre de ses parties des équations mathématiques sommaires progressivement plus "complexes". Puéril et faiblard puisqu'il nous dit dès la première partie que Salander s'intéresse à démontrer le théorème de Fermat.
Nous sommes dans les Antilles et une grosse tempête arrive. Gros temps donc et gros suspense météorologique. Superficiellement il y a de l'action et on peut se laisser bluffer (Stieg Larsson avait peut-être réfléchi à proposer un peu d'action entre les pages 60 et 80...) mais à y réfléchir d'un peu plus près, il n'y a pas cet élément exogène un peu mystérieux, ce côté oreille qui traine pour prendre la conversation en route. L'action est nue au milieu d'un décor dont font partie les personnages autour de Salander.

A la page 114 le roman n'est toujours pas lancé, est-ce que l'impression générale à ce point diffère de ce qu'on peut trouver (superficiellement ou pas) à la page 69 ? Nous sommes au milieu du chapitre 5 et en pleine exposition de l'enquête sur les réseaux de prostitution. Rien à dire, autant la page 69 montre qu'on s'égare un peu sous les tropiques pour commencer, autant le ton de l'histoire est parfaitement donné page 114. Ceux qui trouvaient le tome 1 trop violent comprendront qu'ils feraient mieux de passer leur chemin. Ceux qui réfléchissent un peu se diront qu'il n'y a pas grand chose à écrire de neuf dans un contexte policier sur la prostitution. Réseaux donc maffia, donc violence, hommes politiques et haut fonctionnaires impliqués qui étouffent les affaires en jouant double-jeu... Bref, le style et la mécanique narrative ont intérêt à être à la hauteur. Quand je pense que certains ont du se goinfrer ça dans la traduction française lourdingue car bâclée pour des impératifs commerciaux...

Millénium 2 a l'air moins original que le premier tome, moins resserré dans son intrigue aussi. Ceci dit, pour en avoir lu plus de la moitié déjà, je dois dire que la mécanique fonctionne. C'est dû en grande partie à l'enquête policière avec sa ribambelle de personnages, un peu manichéens certes mais qui permettent de prendre un peu le large d'avec le pâlichon Blomkvist et son équipe de boy-scouts. Tout ça n'est pas magistral, mais on continue à consommer en client fidèle.

jeudi 26 août 2010

Millennium 1

Maintenant que les trois tomes adaptés sont sortis au cinéma en France, et qu'on parle de l'adaptation US de ce best-seller surprise (?) de ces dernières années, je vais pouvoir me pencher dessus.

L'auteur est suédois (Stieg Larsson 1954-2004) mais la traduction française me semble du genre pénible. On peut discuter des lourds exemples cités, mais quand l'expression en français n'est pas heureuse ça détourne l'attention de l'histoire originale. En plus Actes Sud a profité du succès pour ne pas sortir de version poche avant ce mois de septembre (en encore juste le premier tome, et à plus de 10 euros...) alors que la traduction anglaise est disponible en paperback aux alentours de 6 euros depuis au moins 2 ans : l'avidité n'est jamais bonne conseillère en marketing.

Ceci dit le titre français du tome 1 est l'exacte traduction de Män Som Hattar Kvinnor soit Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Assez mystérieux. En anglais on fait un peu trop de marketing peut-être en préférant se concentrer sur le personnage de Lisbeth Salander : The Girl with the Dragon Tattoo, approche intéressante mais qui ne respecte pas la manière originale de titrer les histoires.

L'incipit (prologue) est un très bon début de thriller avec l'évocation d'un envoi mystérieux et récurrent et la perspective d'une enquête sur la signification de ce message d'anniversaire.

La page 69 (chapitre 4) est très riche en information sur des personnages, mais même sortie du contexte de la lecture linéaire on y croit, on est captivé par l'information générale qui se construit et les éléments concrets intéressants qui y participent.

La page 114 (début du chapitre 7) nous amène plus directement sur la trâme de l'histoire : un reportage-enquête qui s'annonce très délicat pour le héros Mikael Blomkvist et son magazine Millennium.

Avec le côté exotique d'un polar suédois ce petit échantillonnage m'incite à me plonger dans ses 554 pages qui me semblent potentiellement se lire d'une traite. Verdict sous peu donc.

lundi 9 août 2010

L'île du jour d'avant

Seconde option pour une lecture de vacances, pour durer plus longtemps qu'un snack "Club des 5" : le gros pavé. Umberto Eco est connu comme un érudit de premier plan, le genre d'intellectuel qui fait honneur à la culture europénne. Mais qui dit intellectuel et érudit ne dit pas forcément romancier, en tout cas pas romancier au sens commun.

Le Nom de la Rose avait cette réputation d'être une livre dont beaucoup de gens parlaient dans les dîners en ville au début des années 80, mais que peu avaient lu. Un best seller du "bon ton", un ingrédient central dans la culture confiture de l'époque. Quand Jean-Jacques Annaud en a lancé l'adaptation il a usé 5 scénaristes, notamment le premier, Alain Godard qui a fait un énorme travail de défrichage pour reconstruire la trâme autour de l'essentiel de l'intrigue tout en gardant la saveur originale.

Dans l'Ile du jour d'avant toute la base de l'histoire est racontée en flashback. Le héros a fait naufrage et se retrouve aux antipodes donc l'essentiel consite à raconter qui il est et ce qu'il fait là. La lourdeur à se goinfrer un roman d'Eco n'est donc pas seulement dans les longues disgressions érudites, mais surtout dans le fait qu'on sait en commençant un chapitre qu'on ne va pas avancer dans le temps principal de l'intrigue.

Quelle est la pertinence du test de MacLuhan sur ce type de roman au long cours ? La page 69 peut très bien tomber sur un morceau d'érudition qui va plus intéresser le lecteur potentiel. Elle peut aussi tomber sur une partie plus dynamique. Ici (première édition de la traduction chez Grasset en 1996) on tombe sur une description assez crue du héros, Roberto de la Grive, dans la situation centrale du roman, c'est à dire le temps zéro de la narration sur un bateau fantôme amarré au large de la fameuse ile des antipodes. La lettre d'amour en style de l'époque (XVIIe) qui agrémente cette page est peut-être un exercice de style amusant pour Eco, mais elle n'est pour le lecteur lambda comme moi qu'une oiseuse curiosité.

Redoublons d'effort avec la page 114. Il y est encore question d'amour ! Nous sommes cette fois dans le passé du héros qui fait son éducation sentimentale grâce notamment à un personnage plus expérimenté en matière de mondanités parisiennes. Donc la page 114, sur un contenu similaire est plus légère, plus attrayante que la page 69. Mais je dois reconnaitre qu'après avoir lu le livre au delà de la page 200 (soit une bonne moitié du pavé) la page 69 est plus représentative du "plaisir" de lecture que procure l'ouvrage.

Heureusement quelques mouvements d'érudition apportent un réel intérêt à la lecture de cette histoire qui n'avance pas plus qu'elle ne décolle. Je retiens pour ma part ce passage d'une argumentation contre l'existence de Dieu qu'on retrouve aux pages 77-78 (qui pourrait être la page 69 d'une autre édition, une page 69 alors assez flatteuse sur la marchandise) :

- Donc vraiment vous ne croyez pas en Dieu ?
- Je n'en trouve point de motifs dans la nature. Et je ne suis pas le seul. Strabon nous dit que les Galiciens n'avaient aucune notion d'un être supérieur. Quand les missionanaires durant parler de Dieu aux indigènes des Indes Occidentales, nous raconte Acosta (qui portant était jésuite), ils durent employer le mot espagnol Dios. Vous ne le croirez pas, mais dans leur langue il n'existe aucun terme adéquat. Si l'idée de Dieu n'est pas connue dans l'état de nature, il doit donc s'agir d'une invention humaine... Mais ne me regardez pas comme si je n'avais pas de sains principes et n'étais pas un fidèle serviteur de mon roi. Un vrai philosophe ne demande point du tout de subvertir l'ordre des choses. Il l'accepte. Il ne demande qu'une chose : qu'on le laisse cultiver les pensées qui consolent une âme forte. Pour les autres, c'est une chance qu'il existe et des papes et des évêques pour contenir la révolte et le crime des foules. L'ordre de l'État exige une uniformité de la conduite, la religion est nécessaire au peuple et le sage doit sacrifier une part de son indépendance afin que la société demeure ferme. Quant à moi, je crois être un homme probe : je suis fidèle à mes amis, je ne mens pas, si ce n'est lorsque je fais une déclaration d'amour ; j'aime le savoir et je fais, d'après ce qu'on dit, de bons vers. Voilà pourquoi les dames me jugent galant. Je voudrais écrire des romans, qui sont fort à la mode, mais je pense à nombre d'entre eux et ne m'apprête à en écrire aucun...